De passage à Toulouse, nous nous devions d’aller poser quelques questions aux membres de 1995. Un phénomène, passé des vidéos amateurs sur internet au statut de tête d’affiche dans tous les grands festivals français sans avoir sorti le moindre album. Accablée de superlatifs depuis son succès, la formation parisienne n’a pas besoin de nous pour se faire de la pub. Tentons alors une interview « différente », avec des questions peu abordées dans la plupart de leurs entretiens: la « street crédibilité » dans le rap, Nessbeal, la concurrence au sein du groupe, et leur succès auprès du grand public.

Dans une ambiance « vacances », nous retrouvons les 1995 à Ramonville, discutons et nous posons dans une aire de jeux pour enfants. Il n’y a plus qu’à allumer le dictaphone.

Vous présentez sur scène « La Suite » pendant tout l’été. Qu’avez vous voulu apporter en plus avec ce nouvel EP par rapport au premier ?

Alpha Wann : Ah ouais, ça commence direct dans le vif du sujet !

Fonky Flav : A l’époque, on savait déjà qu’on voulait faire un second Ep. On est parti dans cet état d’esprit : on est pas assez matures pour faire un album, donc on va faire deux Ep. Ça va nous permettre de découvrir le « rap jeu » pour nous permettre de progresser et de sortir un album fat direct. On a fait le premier sans trop se poser de questions. Ça nous a permis de mettre un pied dans la mare, et après de progresser sur le second. Mais on se pose pas de question existentielle. Si ce n’est…de se donner un max !

La pochette de l’Ep a bien changé aussi. Vous étiez en haut d’un immeuble, et vous voilà dans une chambre d’hôtel de luxe. Y’a t-il un message derrière l’image ?

Alpha Wann : C’est plus un jeu de mots autour de « La Suite », genre on est dans une suite d’un hôtel. C’est surtout ça le message, qu’on est continuellement sur la route. Après je te rassure, on n’est jamais dans des suites. On se partage les simples dans les hôtels basiques !

Fonky Flav : Mais jamais moins de deux étoiles !

Nekfeu : Et puis le lieu est beau, y’a un coté décalé. On est habillés comme d’hab. C ‘est aussi pour dire qu’on avance, que ça devient de plus en plus « luxe ». Et puis c’est un délire qui n’a pas trop été fait sur pochette de rap.

Au niveau des beats, vous êtes trois à produire (DJ Lo, Fonky Flav et Areno). Comment ça se passe ? C’est la compétition ?

DJ Lo : Ah oui ! Un jour on s’est réglé. J’ai gagné parce que je fais cent kilos mais bon. Au final, Flav a quand même deux beats sur La Suite, donc c’est qu’il m’a quand même un peu cassé la gueule ! (Rires) Non en fait on part toujours d’une liste d’instrus. De 20 à 30 beats. On en kick une dizaine. Alors ça gratte sur celui là, après ça gratte sur celui-là…

Fonky Flav : Je dirais plutôt 150 ! Sauf que moi je fais un vrai tri (Rires)

DJ Lo : Flav’ est horrible pour ça ! Il est tellement fasciste en terme de direction artistique… genre « oh non, ça c’est trop compressé ». On est passé à côté de bêtes de beats, c’est moi qui vous le dit !

Genre, Flav’ a fait une instru nostalgique (Comme un Grand, NDLR), et vous vous êtes dits « allez on va parler de l’époque » ?

Alpha Wann : Ah non, je ne dirais pas que ce morceau est nostalgique. Ça peut donner cette impression vu l’instru, mais le thème en lui même c’est plutôt « maintenant faisons les bails nous-mêmes ».

DJ Lo : Le truc ça a été surtout de dire qu’on a toujours fait les choses tous seuls en indépendant, et qu’on mérite notre place.

Nekfeu : Par contre c’est vrai qu’il y a un petit coté introspectif, mais je dirais que c’est plus de la mélancolie que de la nostalgie.

La Source a touché un public d’initiés. Aujourd’hui, les petites lycéennes connaissent vos chansons par cœur. Selon vous, c’est dû à quoi ?

Alpha Wann : On a gagné en notoriété, et c’est dû à plusieurs choses. Déjà on passe sur Sky, mais le plus important c’est que notre musique soit restée la même. Et nous, plus c’est écouté, plus on kiffe ! On ne va pas réserver notre musique à un certain type de personnes qui mettent des Timberland et écoutent Method Man.

Fonky Flav : En plus, je trouve la progression assez logique. C’est rare qu’un mec tape directement le grand public. Sauf quand t’es un pur produit marketing de maison de disque. Nous, on a la chance de ne pas faire partie de cette catégorie d’artistes !

Nekfeu : Il y a aussi le fait qu’on soit une bande de jeunes, et qu’on fasse notre musique. Peut-être que à un moment donné des gens se sentent concernés. C’est sûr que dans notre démarche on est assez puristes, mais on parle de notre époque, de notre génération. On n’est pas dans des discours de 1995 pour le coup. Ensuite, le fait que notre musique soit disponible un peu partout, ça a amené plus de gens à l’aimer.

Aujourd’hui on dirait que la street crédibilité dans le rap ne fait plus partie de la panoplie du « bon rappeur ». Des artistes comme Orelsan, blancs, provinciaux et éloignés des quartiers peuvent être reconnus en tant que rappeurs, sans avoir besoin d’être étiquetés « ghetto ». Qu’en pensez-vous ?

Nekfeu : Franchement pour moi il n’y a jamais eu besoin de street crédibilité dans le rap ! Déjà qu’est-ce que c’est la street crédibilité ? En France c’est plutôt « street débilité » ! Il y a eu une apologie de la violence dans le rap français. Mais un mec comme Orelsan, qui me dit qu’il n’a pas grandi dans une cité ? Moi je connais pas sa vie.
Et puis dans le rap américain, il y a des mecs qui ont discours positif, et ils viennent des pires ghettos d’Amérique !
La street crédibilité c’est un créneau pour moi.

Fonky Flav : Je trouve que l’important c’est simplement d’être crédible. Si tu veux être crédible, il faut être honnête, et ne pas s’inventer une vie qu’on ne mène pas. Nous on connais l’histoire de notre musique, on sait qui l’a faite, et on sait où on va.

Alpha Wann : Et puis, le meilleur rappeur au monde est blanc, et le plus grand golfeur au monde est noir. My men Tiger Woods ! Non c’est ma tante qui m’a dit ça, ça m’a paru bien à placer (Rires). Dans tous les cas, pour moi, une des bases du hip-hop c’était de réunir des personnes de toutes les couleurs et de tous horizons sociaux.

Areno Jaz : ça ne fait plus partie de la « panoplie » du bon rappeur depuis longtemps. Et puis les gens ne connaissent que 3 rappeurs blancs. Il y en a eu tellement ! Des rappeurs dont on ne parle plus, comme Mc Serch par exemple. En France tout autant. Et puis tu peux être street crédible et être la plus grosse du monde ! La rue c’est un mensonge.

Alpha Wann : En fait la rue et le rap, c’est différent. C’est juste ça.

DJ Lo : Un gars comme 20Syl, depuis la fin des années 90 il est hyper respecté dans le rap français. En tant que beatmaker, mais aussi en tant que Mc ! Et son discours, il ne tourne pas autour des cités et des quartiers. Il fait de la putain de musique et voilà.

Nekfeu : Quand tu fais de la musique, c’est toi qui choisis de mettre l’accent sur ce que tu veux que les gens retiennent.

Nessbeal dit en parlant de vous que l’ambiance « fonky fresh », « good vibes », ou que « le côté gentil du truc » ne résume pas à lui seul le hip-hop, ça vous inspire quoi ? (ici)

Nekfeu : On a vu ça, et nous le truc, c’est qu’on considère pas être dans une posture naïve comme il a pu le dire. Je pense que les trois-quarts de ce qu’on fait, ce n’est pas « joyeux ». Moi avec le S-Crew on est sur des textes peut-être un peu plus sombres.
Et puis, Nessbeal, il préfère peut-être Mobb Deep à Tribe Called Quest, mais il n’a jamais fait de Mobb Deep. Il a fait sa musique, mais bon… je comprend pas ces clivages.

Alpha Wann : Mais nous on a jamais dit : « ouais on représente les 90’s, hip-hop, love et unity » et tout ça. On fait juste notre musique comme on l’aime. Moi j’ai été un grand fan de Nessbeal. Mais bon, ce que pense Nessbeal de nous…

DJ Lo : En soit il a raison, il n’y a pas que du joyeux dans le son des années 90. C’est vrai qu’il y avait des choses plus hardcore. Comme Onyx, Mobb Deep… En terme d’influence musicale c’est des trucs monstrueux. On ne néglige pas ce côté là. Mais ça nous ressemble moins, alors on le fait moins.

Areno Jaz : J’estime que sur La Suite, il y a le morceau « Comment dire ». Il est assez sombre, et chacun de nous dit des choses assez profondes. Et peut-être plus profondes que des mecs soit disant hardcore. Chaque morceau est une pièce en soi qui mérite d’être écoutée. Il faut s’intéresser aux textes, au delà des trompettes jolies qu’il y a derrière. Et puis, on est à l’image de la vie, contents quand on l’est, tristes quand on l’est…

Fonky Flav : Et puis franchement, il faut aller au delà du single du disque. Je suis sûr qu’il y a plein de gens qui nous ont catalogué, car on a eu la chance que le titre « La Suite » passe à la radio. La musique est entrainante, le clip est assez lumineux, alors ça a bien fonctionné…Mais tous les morceaux de 1995 ne sont pas comme ça. De toute façon il n’y a pas que Nessbeal qui dit ça en parlant de nous. D’ailleurs au passage, le premier album de Dicidens est une tuerie, et j’ai écouté tout l’album pour pouvoir le dire.

Nekfeu : Personnellement dans ma démarche, je n’ai aucun complexe à dire que je suis positif dans mon message. On estime être des mecs bien, donc on essaie de le dire et de le faire dans notre musique. En parallèle, on espère ne pas être catalogués dans cette case ! On est des êtres humains, torturés comme tout le monde !

Revenons en à la tournée. Grosse tournée estivale pour vous, avec de grands festivals. Comment avez-vous appréhendé ces concerts dans le format « festival » ?

Alpha Wann : Quand on a commencé, on avait encore rien enregistré, on se retrouvait dans des salles avec 10 personnes et des textes qu’on avait improvisé juste avant. Depuis le début, la scène c’est notre truc. On n’est pas dans l’appréhension. Justement, on est là pour dompter ces grandes scènes !

Fonky Flav : On le voit plus comme un défi. L’Original n’est pas vraiment un festival « d’été », mais franchement c’était mortel. Là, cet été on arrive sur des scènes où il n’y a que du nombre de spectateurs à quatre chiffres. Et quand tu arrives sur la grande scène aux Eurockéennes… là c’est 30000. C’est le grand jeu !

Nekfeu : En général, plus il y a de monde, plus il y a de chances que ce soit réussi ! Donc logiquement, moins de pression.

Le mot de la fin ?

Alpha Wann : A tous les gens qui parlent mal de nous, en mode « phrase subliminale »,…on rappe mieux que 90% de vous tous ! 95 même ! (Rires) Et moi personnellement, mieux que tous ceux du groupe ! Si quelqu’un veut valider…

 

Propos recueillis par Paul Muselet.