Depuis 2007, et la fameuse interview de l’Abcdr, « le monde d’Al’Tarba » a beaucoup changé. Une identité solo plus marquée, un registre abstract hip-hop assumé, un retour aux sources avec Lord Lhus, un concept album et une signature chez Jarring Effects. Suite à la sortie de l’EP The Sleeping Camp, nous avons retracé son parcours ces 7 dernières années. Venant de Toulouse, c’était quand même la moindre des choses. 

 7 ans plus tard, tu es davantage reconnu en tant qu’artiste solo, et non plus seulement comme un beatmaker influencé par Necro et Jedi Mind Tricks. Partages-tu cette analyse ?

Al’Tarba : Carrément. Disons que j’ai clairement commencé avec les influences Necro, Wu-Tang… qui sont toujours là d’ailleurs ! Mais j’ai écouté beaucoup d’autres choses entre temps. Mon but, c’est de ne pas faire deux fois le même skeud. Je trouvais déjà que les deux premiers se ressemblaient pas mal… (Rap, Ultraviolins and Beatmaking et Blood Out Connection Vol.1, NDLR). Tout en restant fidèle aux origines, j’ai commencé à m’ouvrir avec Lullabies For Insomniacs. J’étais à fond d’Amon Tobin, RJD2… ça m’a donné envie de tester d’autres trucs. Il y a moins de voix dessus, ce sont des instrus évolutives. Après, j’ai beau m’ouvrir, j’ai encore beaucoup de morceaux à l’ancienne sur mon disque dur. Cette année je vais de nouveau sortir un album abstract hip-hop. Il n’y aura que deux morceaux rap. Ensuite, j’aurai un autre projet qui reviendra aux bases de ce que je faisais avant.

Es-tu toujours aussi fan des instrus de Stoupe, ou as-tu tourné la page ?

Al’Tarba : Le problème c’est qu’il ne fait plus de beats ! Enfin si, mais du trip-hop… Il collabore avec des chanteuses. Ça fait des années qu’il n’a pas filé de beat à Vinnie Paz. Du coup je suis forcément moins fan d’Army Of The Pharaohs et de Jedi Mind Tricks. Sans lui ce n’est plus la même chose. Ils font appel à des producteurs qui essaient de reproduire son style mais bon…

T’es tu lassé du style « sale » et dark qui caractérisaient la plupart de tes instrus ?

Al’Tarba : J’ai toujours besoin d’évoluer. Certains aiment garder leur fil rouge pour essayer de le sublimer petit à petit. Moi si je ne me balade pas, je m’ennuie très vite. C’est un peu pareil dans la vie. Comme je suis très influencé par ce que j’écoute, cela se ressent directement dans ma musique.

Dans ton album commun avec Lord Lhus (Acid and Vicious), on a senti un retour vers des esthétiques plus sombres, mais avec plus de diversité, comme sur « Easy Take Easy » avec Gavlyn, où le « gore » est mis au second plan…

Al’Tarba : C’est vrai qu’à ce moment là je n’avais pas envie d’être perçu comme un mec qui faisait du « sous – Chinese Man ». Je vois cet album comme un retour aux sources, sans pour autant m’enfermer. Il y a du gore c’est vrai, mais comme tu dis, les morceaux avec Gavlyn ou Dirty Dike donnent un peu moins envie de se tirer une balle (Rires).

Tes morceaux sont de plus en plus relayés et visionnés sur Youtube. Lullabies For Insomniacs, (disponible gratuitement) avait été téléchargé plus de 50000 fois sur internet. Cette popularité sur les réseaux sociaux t’a-t-elle permis de passer un cap pour vivre de ta musique ?

Al’Tarba : J’ai sorti tous mes premiers CD en indépendant. Je faisais le pressage moi-même et je ne faisais pas de live. Je n’avais pas de SACEM, pas de booker… Après j’ai rencontré Marie, ma manageuse. Je lui passe le big up d’ailleurs ! Elle m’a aidé à me professionnaliser dans l’optique de faire du live. Aujourd’hui, je fais pas mal de dates avec Dj Nix’On. C’est comme ça que je gagne ma vie. Avec l’abstract hip-hop tu peux très bien faire des concerts. Raconter des histoires sur scène, faire danser les gens, les faire stresser…  Aujourd’hui je bosse avec le label Jarring Effects et c’est un gros plus. De l’argent il y en a dans la musique. À mon niveau ça reste à une petite échelle, mais j’arrive quand même à ne faire que ça. Il faut être malin, car je ne risque pas de gagner ma vie sur les ventes de disques ! Sur les droits SACEM, le statut d’intermittent… il y a moyen de se débrouiller.

Pour la plupart des gens, le nombre de vues  sur Youtube est un critère de jugement important. Qu’en est-il au niveau de la rétribution ?

Al’Tarba : Youtube rémunère le nombre de vues à condition que tu en fasses la démarche. Je te le dis franchement, ça ne paye vraiment pas beaucoup. Après, le nombre de vues, on ne peut pas totalement cracher dessus. C’est un bon indicateur. Si les gens écoutent, cela veut dire qu’ils sont susceptibles de se déplacer pour voir ton show. Je n’en ai pas énormément comparé à d’autres, mais quand je bouge à l’extérieur, les gens connaissent. C’est le kiff !

Les années passent, et tu assumes de plus en plus ton identité de producteur solo. Que devient ton groupe toulousain, Droogz Brigade ?

Al’Tarba : On a 16 titres de prévus ! J’ai fait toutes les instrus. Droogz, ça met longtemps, car j’habite Paris, et on ne sait pas toujours comment s’organiser. Les gens ne le voient pas forcément, mais il y a toujours un album en préparation. Le plus dur n’est pas de commencer, mais de finaliser. On s’est promis de le finir cet été. On s’était juré la même chose l’été dernier… (Rires)

Composer seul des morceaux d’abstract hip-hop et  produire pour des rappeurs sont deux registres bien différents. Ne te sens-tu pas un peu schizophrène par rapport au milieu du rap ?

Al’Tarba : Je fais beaucoup moins de collaborations, c’est vrai. Je bosse uniquement avec les amis. Stick, La Droogz… c’est à peu près tout. Mon parcours a toujours suivi ce qu’il y avait dans mon Ipod ! Être dans le milieu du rap, je m’en tape. Je peux passer d’un son de rap hardcore à du punk, à du RJD2… il n’y a pas de problème. Classez-moi dans le punk à la limite, je ne me considère pas « hip-hop ». J’ai beau kiffer cette culture, s’il s’agit d’être un puriste en suivant des codes, ça ne m’intéresse pas. Je veux faire la musique qui me ressemble. Nous les êtres humains, on est complexes ! On ne peut pas kiffer un seul style. Chacun a son approche. La mienne est schizophrénique, pourquoi pas ? Nuancée disons.

Pendant plusieurs années, on a vu fleurir des dizaines d’instrus créditées à ton nom aux côtés de MC d’horizons très divers. As-tu pris tes distances avec ce profil de beatmaker ?

Al’Tarba : À un moment donné je vendais des prods. J’en ai fait un paquet, sans parler de celles avec Droogz Brigade. Actuellement, je n’ai plus la volonté de produire pour des gens à droite à gauche. Ça m’a éclaté un moment, puis je me suis replongé dans l’abstract hip-hop. Mais ça ne veut pas dire que je ne repartirai pas un jour dans ce délire.

A l’époque de tes premiers disques, on sentait que tes yeux brillaient à l’idée de collaborer avec des rappeurs comme Ill Bill. Qu’en est-il aujourd’hui ? As-tu démystifié ce type de collaboration ?

Al’Tarba : Démystifié je ne sais pas. Si tu me propose à nouveau une collab avec Ill Bill, je te dis que ça tue, car au final, je n’en ai fait que deux (une troisième va peut-être sortir d’ailleurs !). Je ne sais pas si ça s’applique à Ill Bill, mais… quand tu kiffes des gens dans la musique, des fois il ne vaut mieux pas les rencontrer. Les mecs ont du travailler avec 300 beatmakers différents. Il ne faut pas s’attendre à s’enrichir musicalement ou humainement. C’est bien de bosser avec ses idoles, ça fait monter ton blaze… Mais à un moment, tu te dis que c’est plus bénéfique de travailler avec tes potes ou de faire des trucs pour toi. En procédant comme ça, tu t’y retrouve tout le temps. Ce qui m’intéresse maintenant, c’est de sortir de bons morceaux sous mon nom ou avec mon groupe, et de les défendre en live. Maintenant je fais mon truc. J’aime m’exprimer sans paroles, uniquement avec de l’instrumental. C’est une autre façon de voir les choses.

Je te dis ça, mais je suis toujours aussi fan d’Ill Bill. C’est comme Necro. Ces rappeurs là peuvent sortir un morceau, je serai le premier au courant (Rires) ! Avec Yuri de la Droogz on s’envoie des messages, on se tient au jus !

Y’aura-t-il des rappeurs dans Let the Ghosts Sing, ton prochain album ?

Al’Tarba : Oui, il y aura deux américains : Lateb et Bekay. Ils ne sont pas très connus et je n’ai encore rien sorti avec eux. Ce sont des bons !

Quelle identité souhaites-tu lui donner? Défendras-tu un concept comme tu as pu le faire sur Ladies & Ladies l’année passée?

Al’Tarba : Ladies & Ladies, c’était un trip très particulier. Concept, c’est le mot. Je ne le considère pas vraiment comme un album. Chaque chanson représente ma vision des meufs, ou la façon dont elles me voient. Musicalement, j’ai joué la carte années 30 à fond.

As-tu touché un autre public avec ce disque?

Al’Tarba : Je ne pense pas. Ce genre de son plaisait il y a cinq ans, à l’époque de l’explosion des Chinese Man, Wax Tailor… Ce n’était pas tendance, mais très personnel. Je pourrais t’expliquer le délire track par track : « Ladies & Ladies », c’est le mec qui se la pète un peu Don Juan, « The Vengeance Sisters » c’est la meuf qui domine l’affaire, « She Haunts » c’est quand tu en chies et que tu es malheureux… Ce sont des chapitres. Je ne voulais pas que les gens écoutent et se disent « Oh la tuerie ! ». C’est comme si tu lisais un comics avec des petites histoires qui se répondent entre elles.

En attendant l’album (prévu pour octobre 2014), tu as sorti l’EP  The Sleeping Camp il y a deux mois. Peut-on parler de retour aux sources ? Par endroits, le titre « Dusty Signal » nous faisait un peu penser à « Bubble for Jess »

Al’Tarba : L’album sera dans cet esprit ! Si tu as kiffé « Dusty Signal », ça va vraiment être ça. C’est vrai qu’il y a un lien entre ces deux sons… ce doit être ces espèces de montées de bulles que j’aime bien mettre. Des « bubble rise » on va dire (Rires) ! C’est le cerveau qui monte. En général je les place pour me déplacer dans le morceau, un peu comme des transitions.

Tant qu’on parle de « Bubbles For Jess », j’ai toujours trouvé que les aigus du morceau sonnaient agressifs, comme sur la plupart des titres de Blood Out Connection Vol.1. Était-ce voulu ?

Al’Tarba : J’ai eu des soucis de mastering… Sur ta chaîne il faut baisser les « high », c’est un peu la seule solution. J’ai fait des conneries là-dessus, mais bon, on en apprend tous les jours ! Pour tout dire, j’en avais un peu rien à foutre. Je viens du punk-rock, et tant qu’il y avait ce que je ressentais dans la musique, le reste était secondaire. Lullabies est assez crade aussi. Je l’ai mixé sur des enceintes d’ordi, imagine le truc. A ce moment là j’étais tout le temps entre deux appartements, je n’en avais pas vraiment. Beaucoup de gens m’ont dit qu’il fallait que je me perfectionne là-dessus. Mais là tu vas voir ! Je ne suis pas encore au top, mais sur le prochain il y aura un mastering professionnel. Franchement, quand tu écoutes « Dusty Signal », ça va, le son est propre.

Plus inhabituel, tu as intégré un peu de drum and bass à la fin du morceau…

Al’Tarba : Je dirais plutôt breakcore, ou jungle. Ça reste léger. Il y aura des délires un peu comme ça. Sur un autre morceau, j’ai construit une structure d’histoire qui suit les changements de rythmique. Tu verras, les tempos sont variés, avec autant de samples mais plus de synthétiseur. Le fil rouge, c’est l’aspect fantomatique. Il y aura des voix de fantôme, ce genre de trucs.

La pochette du dernier EP rappelle un peu celle de Lullabies for Insomniacs. Même ambiance pour le disque ?

Al’Tarba : Je suis en train de taffer dessus, ça va être cool. J’aime bien les dessins. Sur mes albums il n’y a que Blood Out Connection qui reprend une photo. Ce délire vient de Necro. J’ai toujours kiffé cette imagerie comics.

Parlons des clips. Les plus récents (« The Sleeping Camp » et « Dusty Signal ») tranchent franchement avec les précédents, en termes de qualité d’image …

Al’Tarba : Ils ont été réalisés par un mec qui s’appelle Louis Colmant, aka «Laïkeu Fool». Il est fort ! Il les a montés en deux jours! Il a passé une journée de tournage pour chacun. Le montage n’a pris que la journée d’après. Ce mec est un fou. Il vient de Namur. Je ne l’ai jamais rencontré. Voilà ce qui s’est passé : un jour je reçois un mail. Le mec me dit qu’il a utilisé mes musiques pour un documentaire. Il espère qu’il n’y a pas de souci, tout ça. En voyant le documentaire, j’hallucine sur le grain de l’image. Le mec a une sacrée patte. Je lui ai proposé le délire du clip et il était partant. On a commencé par « Dusty Signal ». C’est mon préféré. Franchement c’est grave… je lui envoie le son, et une semaine après il me balance le clip.

On retrouve les mêmes acteurs dans les deux vidéos. Est-ce le début d’une série?

Al’Tarba : Il y en aura un troisième. Ce sera pour un titre du prochain album : « Still Insomniac ». Ce n’est pas sûr et certain, tout dépend de son emploi du temps. D’autres personnes devraient clipper aussi. Il faut voir avec le label. Bosser avec Jarring Effects m’ouvre des portes, ça change pas mal de choses. Ce qui est bien, c’est que je peux avoir des sous pour mener à bien mes projets. Quand tu viens de l’autoprod, c’est difficile de faire face aux contraintes. Ça fait très longtemps que j’écoute les artistes signés sur JFX. Ils sont très pros, ils savent ce qu’ils font.

As-tu participé à l’écriture du scénario?

Al’Tarba : Laïkeu Fool m’a envoyé des pistes avant de commencer. Pour « The Sleeping Camp », c’est moi qui avais eu l’idée : à la base, je voulais que les ombres représentent des loups-garous. Par plans furtifs, on comprend ensuite que ce sont des condés qui viennent brûler le camp. Je crois que plein de gens n’ont pas capté d’ailleurs. Certains m’ont dit : « mais c’est quoi ton délire, tu veux brûler des camps de gitan » ? Mais non ! (Rires). Pour « Dusty Signal » il m’avait envoyé une première idée, mais je n’étais pas fan. Je lui ai expliqué que ce morceau parlait d’amour, de sexe et de drogue. Au tout début du morceau, tu peux entendre des petits bruits enregistrés… Deux micros au dessus du lit, je n’en dirai pas plus ! (Rires) Dès l’intro tu sens qu’il y a un truc un peu sexuel, un peu triste aussi. Mais franchement il a géré. Ce qui est cool, c’est qu’il a une certaine finesse dans la manière d’aborder les images. C’est très bien suggéré. Big up aux deux acteurs aussi. C’est mortel.

Côté live, y aura-t-il du nouveau ?

Al’Tarba : On prépare un nouveau show avec Dj Nix’On ! Il y aura du mapping sur plusieurs écrans. On s’est acheté du matos aussi! Musicalement ce sera assez sombre, j’avais envie de faire du dark. Il n’y aura pas de morceau type « Sexy Coccinelle ». Certains m’ont vite catalogué électro-swing alors que j’avais fait assez peu de morceaux dans ce style, tout ça parce qu’il y a des samples de jazz. Je ne me reconnais pas trop là dedans. Non pas que je déteste, mais si c’est juste du sautillant pour faire danser les gens, c’est vite redondant.

On a vu que tu étais parti jouer en Grèce à Thessalonique. C’était comment ?

Al’Tarba : On a kiffé ! Le promoteur était complètement fou. Un petit barbu qui sautait partout ! On a joué avec Mononome, un beatmaker local qu’on apprécie bien. Il devait y avoir 250 personnes, ce qui est pas mal pour un pays si lointain. Et on s’est mis une race d’enculé dans les bars. Quel kiff cette ville.

As-tu senti des différences de réception selon les villes ?

Al’Tarba : On a bien été reçus partout. On a du faire 70 villes en un an, entre la France, la Suisse et la Belgique. Après tu sens que dans certains villes les jeunes s’emmerdent un peu. Il y a aussi eu quelques erreurs de casting, où on se disait que ce n’était pas nous qu’il fallait programmer cette fois là. Quand le public attend de la trap ou de la minimal il y a de quoi être déçu, c’est sûr. Mais bon, 95% du temps c’était l’éclate ! Là où c’était vraiment le bordel c’était Bruxelles. Je kiffe la Belgique, les gens sont motivés. Tu rentres vite dans l’ambiance.

On va finir par un petit quiz ! La dernière sortie d’album qui t’as marqué ?

Al’Tarba : « Breakthrough », le dernier Gaslamp Killer !

Et en rap français ?

Al’Tarba : Je me suis pas mal écouté le dernier Hugo TSR. Et puis, les sons des Gouffriers en général. Je kiffe leur délire. Marche Arrière, du très lourd.

L’album que tu attends avec impatience ?

Al’Tarba : Je vais représenter pour les poteaux ! L’album d’I.N.C.H bien sûr ! De la grosse patate. Il va sortir à la rentrée, avec plein de rappeurs invités. Pour ceux qui kiffent les beatmakers, ce sera une révélation.

 

 

Propos recueillis par Paul Muselet
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