Rien ne laissait présager qu’une simple collaboration allait déboucher sur la formation du plus grand duo de l’histoire du hiphop au Venezuela. Canserbero et Apache, que presque tout oppose, ont en l’espace de deux ans retourné la scène latino-américaine pour finalement.. entrer dans la légende urbaine nationale.

Considéré comme le dépressif chronique le plus prometteur du rap game vénézuélien, Tyrone José González Oramas, aka Canserbero, a marqué l’histoire du hiphop latino à grands coups de monologues introspectifs. Cliniquement déclaré schizophrène, « Can » ne s’est jamais affranchi de son parcours familial dramatique. Du badboy au grand cœur au fiston écorché à vif, sa musique exprime une profonde névrose, certains allant jusqu’à comparer son talent et son histoire à Eminem – « une jeunesse digne d’un mauvais Tim Burton » avait dit un journaliste de Caracas.

De l’autre côté, Larry Rada, connu sous le blaze Apache, est l’illustration idéale de l’artiste indépendant « self made man » pour toute une jeunesse désœuvrée issue des quartiers populaires du Venezuela – comme le sien, Las Minas à Caracas. Avec ses trois albums solo « Sin A­nar Mucho » (2008), « A­nando » (2010) et « Lo Necesario » (2012), Apache s’est progressivement imposé sur la scène nationale puis latino-américaine. Car oui, « Apa », il a du style, il est beau gosse et.. il rappe sec !

Avec leurs univers et leurs styles aux limites du contradictoire, le duo de lyricistes « Apa y Can » entrent en 2013 dans l’histoire du rap latino avec leur premier et unique projet commun. Leur album éponyme est une réussite sans précédent, la collaboration est unanimement validée par le public, les artistes de tout bord et les critiques. A l’image du groupe « Tres Coronas » en Colombie ou « Los Aldeanos » à Cuba, les deux rappeurs s’affirment et se positionnent sur la scène publique. Ils racontent les déboires du Venezuela par le prisme de leurs propres expériences de vie, ils prônent l’amour et l’unité du peuple face à l’omnipotence d’un oppresseur corrompu.

Avec plus de 120 000 ventes en 9 mois et une folle tournée nationale puis au Mexique, au Pérou, en Colombie et en Equateur, ils confirment et signent l’impact de leur musique sur le continent. Canserbero, contraction du cancer et du Cerbère, et Apache, en référence aux indigènes nord-américains, sont promis à une carrière anthologique qui n’aura pourtant jamais lieu…

En Janvier 2015 et à l’âge de 28 ans, Can se suicide en se jetant par la fenêtre du dixième étage après avoir assassiné son producteur et meilleur ami, Carlos Molnar, bassiste du groupe de Zion TPL. Le choc est énorme dans le milieu. Sa personnalité bipolaire et névrosée était connue de tous – voir admirée par certains de ses fans féminins – mais personne n’aurait prédit une telle tragédie. Bien évidemment, il n’y a que très peu de témoins, les versions se contredisent et les rumeurs se multiplient comme des mormons à Salt Lake City.

Entre ingérence financière et folie spontanée, la thèse du « crime passionnel » demeure néanmoins la plus probable. Son ami et partenaire Apache tenta à différentes reprises de calmer la situation mais décida finalement de s’exprimer en musique lorsque son intégrité fut remise en question sur les forums de webzines spécialisés.

Aujourd’hui, les fans continuent de pleurer le talent perdu de « l’ange déchu ». De nombreux hommages à « l’enfant terrible » hantent la toile et une dizaine d’événements artistiques d’envergure seront organisés en la mémoire des deux artistes morts le 30 Janvier 2015. De son côté, Apache se marie et part s’installer aux Etats Unis courant 2015 et s’enracine dans le silence et la discrétion. Son dernier projet « Original Combinations » sorti en 2014 est aussi riche en couleurs que la peine qu’il confie dans une interview radio datant de Février 2016 dans laquelle il affirme qu’il « ne peut et ne compte pas tourner la page. »

« Une vie marquée par la mort pour un rappeur qui continue de chanter depuis l’autre monde » Apache.


Adrien Pierrin