Le 18 août dernier, Demi-Portion a présenté un petit Ep, histoire de nous faire patienter avant la sortie de l’album. Si on vous en parle, c’est qu’on a aimé. On vous explique pourquoi. 

C’était à un concert de la Scred Connexion au Bikini en 2009. A la fin du set des parisiens, plusieurs affamés montent spontanément sur scène dans une ambiance open-mic. Parmi eux, un rappeur de petite taille, emmitouflé dans une énorme doudoune. On l’aperçoit à peine, mais on l’entend assez pour comprendre qu’il connait le rap et que le sudiste (sacré accent) n’est pas un débutant. A la fin d’un freestyle aussi dévastateur qu’improvisé, l’inconnu enlève sa capuche, et le public reconnait une mine familière. C’était notre première rencontre en live avec Demi-Portion.

Deux ans auparavant, nous découvrions le sétois via une certaine vidéo diffusée sur Youtube. On y voit Racheed au magasin T-Maxx, toujours spontané, plaçant un texte imparable  sur « Black Helicopters » de Non Phixion. Qualité d’image en carton et son horrible, mais l’essentiel est ailleurs. Le talent est évident, et s’il ne le sait pas à l’époque, cette vidéo va faire le buzz et élargir davantage son public. Contrairement aux apparences, l’humble et discret Demi-Portion est un ancien, et peu de rappeurs peuvent se vanter d’avoir sillonné autant de salles de concert en France. Avec ses allures de jeune premier, il rappe depuis 1996, accompagné de son fidèle binôme Sprinter des Grandes Gueules. Après de longues années passées dans l’underground, le duo se fait remarquer avec plusieurs mix-tapes, et la carrière solo de Demi-P prend de l’ampleur avec trois EP en téléchargement libre sur internet (Huit Titres et Demi en 2008, 2009, et Sous le Choc en 2010).

On ne reviendra pas sur son premier – et unique – album à ce jour : Artisan du Bic, qu’il a patiemment écrit avant de le sortir l’année dernière. Ne pouvant résumer la qualité du disque en deux lignes, reprenons simplement les mots du principal intéressé : « travail, ancienneté, et nouveauté ».

Tout ça pour vous dire que nous attendions avec impatience l’arrivée dans les bacs de Sous le Choc vol.2, une des sorties rap français les plus intéressantes de l’été. A l’écoute, qu’en est-il ?

Histoire de mettre tout le monde d’accord, le rappeur entre directement dans le vif du sujet sur le premier titre, le très incisif « Hip-Hop » : « loin de Paris et des grosses industries », il entend représenter le « rap sans piston » qu’il incarne depuis ses débuts. Comme d’habitude, le travail de production est confié à des beatmakers méconnus. On découvre donc Muzo, qui livre ici une prod simple et percutante, à défaut d’être transcendante.

« Laisse moi V2 » aborde des sujets plus graves, mais ne restera pas dans les annales. On retiendra tout de même la bonne prestation de Sprinter à la production, et l’apparition (la réapparition ?) de Mystik sur cette track ! Demi-P connait ses classiques : quelle bonne idée d’avoir invité l’auteur du mythique Le Chant de l’Exilé à figurer sur l’Ep.

Le morceau « Aujourd’hui » est la synthèse de ce que le sétois sait faire de mieux. L’artisan du bic manie les mots finement pour prendre de la hauteur sur une vie de quartier qui vit au ralenti, éloignée des grandes villes. Les lyrics posés sur le violon, on sent presque pointer un sentiment de désillusion. C’est mal connaitre Demi-Portion. Le sourire aux lèvres, il reste fidèle à se terres et nous souhaite là bienvenue dans sa campagne : même si « le décor part en vrille […] c’est sorti de Sète, et c’est dans le calme qu’ [il] cherche une vie simple ».

Sur « Ne T’inquiète Pas » apparait R.Can. Le flow direct et sans fioritures du perpignanais contraste étrangement avec le calme affiché de Demi-P. Le morceau reste très réussi, en particulier grâce à une boucle planante et originale signée En-Zoo. Mais c’est probablement Dj Saxe qui signe la partie instrumentale la plus aboutie. Et pour cause : « Juste Avant les Histoires » est certainement le meilleur morceau du disque, s’annonçant comme un prélude aux futures Histoires courant 2013. Un son griffé « classique » accompagne le flow, toujours aussi singulier et dynamique. Dans le clip, Demi-Portion marche sur les berges du port de Sète et distille des rimes plus vraies que nature :

« Un texte, pas de sursis, chui paré pour t’envoyer ça, chez moi c’est devenu l’usine avec la paie du RSA, et j’ai l’impression d’aimer ça, chui loin d’être difficile, je viens de là où on grandit seul, viens faire un tour et tu visites, l’ambiance est partie, qu’est-ce qu’elle est belle la France, j’ai un million de vues et ces trous de balle croient que j’ai une vie de palace»

Au fur et à mesure de l’écoute, les pistes semblent monter en puissance. L’occasion de découvrir un featuring de très haute facture avec Koma de la Scred Connexion. Sûrs de leur coup, « Dans la Légende » représenterait « le son que le public veut entendre », une prétention revendiquée par pas mal de rappeurs. Pour le coup, on aura du mal à les contredire.

Le dernier morceau est une surprise : Demi-P réédite un morceau de 2008 en hommage à Georges Brassens. Difficile de comprendre les raisons de ce choix, car à vrai dire, le morceau précédent et la production d’El Gaouli résonnent encore dans notre tête. Appuyer sur repeat ? Tentant.

Bon. Maintenant, il n’y a plus qu’à attendre.

A l’Original Festival de Lyon, Demi-Portion nous annonçait que le prochain album serait « différent » du premier « mais pas trop », car selon lui, « les gens n’aiment pas le changement ».

C’est vrai. Reste comme t’es Racheed, on se voit le 8 novembre à La Dynamo…

 

Paul Muselet