Autour de quelques verres de rhum bien chargés, nous avons passé un moment avec Dirty Dike pour parler son dernier album. Un SOPTIM personnel et introspectif, beaucoup plus sombre que les projets précédents. Le rappeur de Cambridge a-t-il sombré dans la dépression ? On est (très) loin du compte…

Tu as appelé ton album Sucking On Prawns In The Moonlight. Pourquoi un tel amour pour les crevettes?

Dirty Dike : Je les kiffe tellement. Elles sont drôles. Elles ont bon goût, elles sont jolies… qu’est ce qu’on peut demander de plus à un animal ? C’est de l’amour ouais… en plus elles ressemblent à un vagin, ça me parait évident.

Sur le projet, tu nous as semblé plus réfléchi, moins « pork pie » que d’habitude. C’était voulu ?

DD : Oui, mais à la fois ce n’est pas vraiment fait exprès. Je sais que c’était en train d’arriver, sans savoir ce qui arrivait. Je ne contrôlais pas. J’adore faire le « pork pie », ça ne me gène pas du tout, encore aujourd’hui. C’est comme si j’avais voulu montrer une autre facette de moi. J’aime les deux.

Tu as pourtant l’air plus mature, même quand tu fais le con !

DD : Je comprends ce que tu veux dire, mais à la fois… je peux aussi te montrer que je ne suis pas mature du tout (Rires). Ça a toujours fait partie de ma personnalité, je choisis juste de ne pas la montrer pour le divertissement. Là, j’ai mis en avant la maturité dans ma musique. Avant je privilégiais plutôt les trucs drôles, comme l’ignorance. Je trouve ça drôle l’ignorance. C’est un art d’être encore plus ignorant que l’ignorance elle-même. J’ai juste senti que c’était le moment de faire un album où j’allais moins jouer la comédie, pour élaborer quelque chose de plus conscient… Heu non, pas conscient, disons plutôt… un truc sur mes ressentis personnels.

Comme sur le titre « Cristal Cindy »…

DD : Oui, mais si tu regardes bien j’ai toujours fait des chansons dans ce délire. Elles étaient juste éclipsées par les autres titres qu’il y avait autour. Les gens ignorent cette partie de moi, parce qu’ils ne veulent pas la voir. Mais elle a toujours existé. Là je n’ai pas laissé le choix aux auditeurs ! Quand on te demande une chose, tu te dois de partir dans une autre direction. Ça a toujours été comme ça dans le hip-hop. Je trouve que c’est bien. Ça force les gens à sortir de leur zone de confort.

Quand tu écris un tel morceau, tu te sens triste ?

DD : Tu vois « Prawns », le clip où j’ai les yeux violets ? Je l’ai écrit alors que j’étais au bord d’une piscine au Maroc, dans un hôtel 5 étoiles. Quand je suis dans un tel contexte, je ne suis pas inquiet, et c’est là que tout le reste ressort. C’est dans ce genre de moments que j’ai le plus de facilité à écrire, pour parler des choses dures qu’il peut t’arriver dans la vie. La vie est très confortable, très cool pour moi. J’ai mon appart, ma copine, mes potes… tout va bien. C’est aussi ça qui construit ma musique.

Tu as produit la majeure partie des titres du disque. On te sent assez ouvert niveau influences. Plus que certains de tes collègues chez High Focus…

DD : Je ne veux pas faire du hip-hop « classique », je veux faire mon hip-hop. Je n’aime pas les trucs prévisibles. Je m’inspire de ce qui existe déjà, mais je veux être différent. Je ne veux pas copier. J’aime aussi les sons étranges, le RnB bizarre, les sons électroniques chelous… les rythmiques genre dubstep, trap… Faire un hip-hop « propre » et respectueux des classiques, genre mettre les samples, une grosse batterie, les lignes de basse… Je sais faire. Ce n’est pas un secret, c’est facile. Du coup ça ne m’intéresse pas. Je veux m’en inspirer tout en prenant cette masse d’influences sous un autre angle. Avant, je voulais que ça sonne « authentique », maintenant je m’en fous. J’adore les Madlib, Dr. Dre, Jay Dilla, Pete Rock. Mais essayer de coller à leur style… quel intérêt ?

Cette ouverture au niveau des esthétiques, c’est très anglais non ?

DD : Tu sais, chez nous, il y a aussi beaucoup de puristes, qui s’enferment dans un style. « L’âge d’or », ce genre de trucs… Perso, mon « âge d’or » évolue tous les mois. J’écoute tout. C’est de la musique. Ce n’est pas parce que tu es pointu dans un style que tu connais la musique. Quand je n’aime pas un style, j’essaie d’en écouter un max, pour essayer de l’aimer, et essayer de comprendre pourquoi les gens l’aiment.

Comment faire un rap typiquement british, sans passer par le grime ?

DD : Le rap anglais et le grime, ce sont vraiment deux choses différentes. Le hip-hop de chez nous est vraiment lié au rap new-yorkais. Il y a une éducation boom-bap. Alors que le grime, ça sort du mouvement punk. C’est un truc totalement dénué de culture musicale, hyper spontané. Tu balances le truc est puis c’est tout. C’est un mix entre dubstep, drum’n’bass, jungle, ragga dancehall, avec des références à la culture jamaïcaine… Une grande partie de la culture anglaise des années 80 en fait. Un truc de chez nous ! C’est un patchwork de tout ça.

Le côté british ne vient-il pas aussi du mode de vie ? En France, le premier album de The Streets (Original Pirate Material) avait été très bien reçu à l’époque.

DD : The Streets? Ah bon ? Ah merde…En fait, je pense que c’est un putain de bon album, mais pour moi il ne représente pas du tout le hip-hop anglais. La vraie scène rap, c’est plutôt le London Posse, Rodney P, tous ces mecs là… The Streets vient plutôt de la scène house-garage. Il est plus représentatif du mec qui était là à ce moment là et qui s’est dit « allez je vais mettre du hip-hop ». Le grime, c’est un peu ce délire d’ailleurs. Ils injectent des influences, au milieu d’autres. Ça ne veut pas dire que c’est mauvais. C’est juste autre chose.

Tu écoutes du rap US actuel ? La scène d’Atlanta par exemple ?

DD : La trap ? Oui mais je suis vite passé à autre chose. J’ai écouté au taquet de Gucci Mane et après j’ai zappé. Mais de la même manière que je mangeais matin midi et soir Necro, Non Phixion… à un moment tu te dis « mais pourquoi j’écoute ça en fait » ? Et hop, tu passes à autre chose. C’est un peu comme les comédies, tu sais que c’est vraiment de la merde, mais tu peux trouver ça rigolo un lendemain de cuite. Ça passe quoi ! Parmi les rappeurs actuels, je ne suis pas à fond… j’aime bien Joey Badass, Action Bronson … Après j’ai du mal à citer des noms je t’avoue… Quand j’étais plus jeune j’avais des héros comme 2Pac, Snoop Dogg… J’étais complètement investi dans le truc. Au niveau émotionnel de la chose ! Aujourd’hui je trouve ça con. Le rap c’est bien, mais je m’en fous en réalité. J’y vais à la cool. Je suis beaucoup plus impressionné par les producteurs. Un MC, ça ne me fascine plus. Avec internet, tu es spectateur de tout et tout le temps. Quand tu n’avais que l’album entre les mains, ça entretenait le mystère. Tu te disais « mais putain d’où ça sort ? C’est un truc de malade » ! Là le côté émerveillé… c’est un peu mort.

Un peu de rap français ?

DD : Je capte que dalle, mais putain ça sonne bien ! NTM c’est lourd. Je ne connais qu’eux en fait. Booba aussi, les vieux trucs.

En général, les anglais ont un truc particulier avec le Saïan Supa Crew…

DD : Saïan Supa Crew ouais je connais, mais bon c’est un peu cheesy le truc! « ANGELAAAAAA»… c’est quand tu pars en vacances avec ta mère ça ! (Rires)

 

Propos recueillis par Paul Muselet