Pionnier de la french touch, producteur hip-hop, jazz, trip-hop… Dj Cam se joue des styles, collectionnant les casquettes depuis déjà plus de 20 ans.

Ce qui est bien avec les gens qui se foutent des étiquettes, c’est qu’on peut parler de tout. Par où commencer l’interview ? Dans le désordre : Miami, vocoder, Daft Punk, Afu-Ra, EDM, David Guetta, et M.O.P !

Tu as toujours composé des morceaux jazz, house, hip-hop instrumental… mais encore aujourd’hui les gens te considèrent comme un producteur d’« abstract ». Pour quelle raison ?

Ils m’ont connu là dedans, mais j’ai des goûts très éclectiques. Ça me tient à cœur de faire des musiques différentes. Peut-être que le public retient surtout mon premier album. Parfois on me booke en s’imaginant que je ne vais jouer que du hip-hop. Je pars dans du funk, de la soul, de la house… cela dit ça reste dans la veine black music. À New-York, les mecs aiment autant le hip-hop que la house. Il n’y a jamais eu de clivage. En France c’est différent. Mais je m’adapte ! Ce soir, c’est un live, il n’y aura que ma musique.

Dans les années 90, les termes « trip-hop » ou « abstract hip-hop » étaient à la mode. Que penses-tu de ces classifications ?

En 1993, j’ai sorti mon premier disque en amenant ce terme d’ «abstract hip-hop». Le trip-hop est arrivé plus tard, avec une connotation plus large. Au pouvait me classer au côté de Air, alors qu’on faisait des musiques totalement différentes. Les magazines aiment classer. Dj Shadow, tu appelles ça comment ? Certains passages sont pop, d’autres sont rock, hip-hop…

Te sens-tu éloigné du monde du hip-hop aujourd’hui ?

Non, je suis à fond dedans ! Je suis tout ce qui se passe. J’adore le hip-hop classique, mais j’écoute beaucoup de sons nouveaux, du trap au dirty south. En plus, j’ai vécu trois ans à Los Angeles, et je viens d’emménager à Miami, qui est une ville très hip-hop. C’est un son très particulier à la TR-808. J’adore. C’est le rap tel qu’il avait été inventé pour les clubs de strip-tease, celui qui a été repris par Jay-Z par la suite. Aujourd’hui dans le rap commercial, il y a un grand retour de l’électro. En même temps, c’était déjà le cas dans les années 80, avant même que le hip-hop n’arrive. Si tu écoutes les premières prods de Dr.Dre… ça tourne à 135 bpm ! C’était clairement de l’électro.

Après à l’heure actuelle… l’actualité n’est pas si folle. Je viens d’une époque où toutes les semaines tu avais 30 albums de hip-hop qui défonçaient. C’était très riche et avant-gardiste, de L.A à New York. Maintenant c’est quand même beaucoup plus ennuyeux. Tu as des dizaines d’albums vocodés qui sonnent pareil, avec les mêmes rappeurs au featuring. Et bien souvent, ce sont les mêmes producteurs. Pour qu’un disque sorte du lot avec une vraie identité… c’est compliqué.

Aujourd’hui le beatmaking est beaucoup plus accessible du grand public…

C’est moins cher.

 Comment vois-tu cette jeune génération de producteurs, presque nostalgiques d’une époque qu’ils n’ont pas connu ?

Il faut se rendre compte d’une chose. Avant pour produire des morceaux de hip-hop, il fallait réunir l’équivalent de 10 000 euros. C’était le prix d’un pauvre sampler et d’un ordinateur. Maintenant pour 100 euros tu fais un album de chez toi. Mais c’est très bien ! Quand je fais des concerts, je vois des gens très jeunes. Ils connaissent mes premiers albums. Que demander de plus ? Ça fait plaisir. Si ton public ne se renouvelle pas, tu es mort. Pour durer il faut se diversifier. C’est pour ça que je fais des sons plus modernes sous d’autres noms. Il faut varier les plaisirs.

Tu as souvent fait le grand écart, passant d’une collab avec Dj Premier à Bob Sinclar.  En France, une grande partie du public ne comprend pas ces choix. Te l’a-t-on reproché ?

Bien sûr. Après bon… à l’étranger l’image est vraiment différente. Tout dépend des cultures, et de la façon dont les gens interprètent la musique. Il y a des pays où c’est tout à fait normal de faire « Summer in Paris » avec Anggun tout en produisant du hip-hop.

En France, est-il possible d’être affilié au hip-hop tout en étant french touch ?

Je fais partie des gens qui ont inventé la french touch. Donc je n’ai aucun problème avec ça. Tant que c’est de la bonne musique, je peux travailler avec n’importe qui. Si Guetta m’appelle pour faire un morceau de qualité, je fonce. Quand j’ai été remixé par Bob Sinclar, le morceau était très bon. Où est le souci ? Avant même de sortir un disque, je me produisais déjà en tant que Dj. Le premier mec à m’avoir booké, c’était David Guetta. J’étais complètement inconnu, et j’ai pu avoir accès à de grands clubs comme les Bains Douches. Tout ça pour dire, chacun fait sa musique. Le reste n’a pas d’importance pour moi.

D’ailleurs quelle est ta définition de la french touch ?

Des producteurs français du milieu électro, qui dans les années 90 ont inventé un mouvement que tout le monde a adoré à l’étranger. Je représentais son côté hip-hop. Il y avait Air dans la veine pop, et Daft Punk et Cassius pour la partie house. Ce son typiquement français pouvait satisfaire les amateurs de plusieurs sous-genres. C’était la grande force de la french touch.

Aujourd’hui, te sens-tu toujours aussi proche de la culture hip-hop au point de collaborer avec un rappeur ?

Oui, j’adorerais. Un jeune ! Tout dépend. Je viens de terminer un album hommage à Jay Dee et A Tribe Called Quest, et je suis un autre projet dirty south. J’aime autant les deux.

Quels sont les producteurs de ta génération que tu continues d’écouter ?

Premier, Pete Rock, les Neptunes… Même les Daft Punk. Leur album n’apporte rien de nouveau, mais il est vraiment bien fait. Les voir à la première place c’est bien. Ça vaut mieux que certains groupes qui se revendiquent électro. Quand je vois ce que les américains appellent « EDM » (Electronic Dance Music)… Pour moi c’est horrible ! Genre Swedish House Mafia…

Avec le recul, quel est ton morceau qui te représente le plus, en tant que producteur ?

Difficile à dire, mais je pense que c’est « Dieu reconnaitra les siens ». Ça commence à dater, mais je l’aime bien. Il n’a pas tellement vieilli je trouve.

Ton morceau le plus efficace en mode dancefloor ?

On va se placer dans le futur ! Je dirais que c’est un morceau qui n’est pas encore sorti, un remix de « Summer in Paris » signé Reflex. Le beat est ralenti, ça sonne nu-disco, à la Giorgio Moroder avec une grosse basse. C’est mortel, ça sort en juillet.

Tes classiques du hip-hop ?

Parmi les titres qui m’ont marqué, il y a bien sur le Public Enemy « Don’t Believe the Hype », Krs One « Sound of da Police », Cypress Hill « How I Could Just Kill a Men », A Tribe Called Quest « Bonita Applebum », Gangstarr « Full Clip », House of Pain « Jump Around »… et plus récemment  « Hustlin » de Rick Ross. Tu pourras les rejouer dans 10 ans, les gens réagiront direct. La marque des classiques !  « Jump Around », c’est dingue, je l’ai joué 25000 fois, et à chaque fois j’ai le même plaisir à l’entendre. Ce qui est fou c’est que toutes les générations le kiffent. Des fois je me dis, comment les mômes de 18 ans l’ont-ils connu ?

Tu aurais aussi pu citer « Ante Up » de M.O.P…

C’est vraiment un morceau punk. Je le vois comme un morceau des Clash, mais en version hip-hop. Je l’ai déjà joué dans des clubs à New-York, les mecs montent partout, t’as l’impression que le public va tout casser ! Il faut faire attention avec ce morceau… M.O.P c’est vraiment un bon groupe, j’avais failli bosser avec eux à l’époque. Mais c’était trop hardcore pour moi. Je voulais faire un featuring rap sans que ça soit « la guerre ». Du coup j’ai fait le morceau avec Afu-Ra, remixé par Dj Premier.

Ce remix de Premier avait plutôt bien marché.

Les gens ne se rendent pas compte. 30 000 maxi vinyles ont été vendus. C’est le record de ventes en maxi vinyles pour l’année 2001 ! Afu-Ra ça marchait fort. Il n’avait même pas sorti son premier album. Je connaissais bien son manager. Il s’occupait aussi de M.O.P, Gangstarr, Jeru the Damaja, Hannibal Stax… À l’époque, Afu-Ra avait besoin de sortir des trucs. Il voulait toucher le marché européen. Ce qui est marrant c’est que les gens ne connaissent même pas le morceau original. Même moi, je ne le joue jamais !  Le remix de Premier est une vraie tuerie.

 

Propos recueillis par Paul Muselet
Photos : Noémie Sor (festival Les Airs Solidaires – 2014)