Après deux décennies de rap, Gérard Baste sort son premier album solo Les Princes de la vigne. Reconnu dans toutes sortes de milieux musicaux, le rappeur emblématique des Svinkels n’a pas toujours été autant à l’aise avec l’étiquette « spé » accolée au groupe. Retour sur le numéro d’équilibriste joué par les Svinks à la fin des années 90, entre rock, rap, et retournage de scènes.

Dans une interview accordée à l’Abcdrduson, tu évoques un « tournant », lors d’un de vos concerts à Toulouse en 1999. En quoi cette soirée a contribué à vous faire accepter auprès d’un public plutôt hostile au rap ?

Gérard Baste : On assurait les premières parties de Matmatah lors de leur tournée française. Ils étaient au top de leur succès, avec le titre « Lambé an Dro ». Le public attendait donc du rock breton, et nous, on faisait du « hip-hop punk parisien ». Ça faisait déjà plusieurs fois que nos concerts se passaient mal. Genre Lyon ! Ils avaient montré un côté bien austère, à s’asseoir, à nous tourner le dos ou faire des gestes… Bref, c’était chaud. Et là, on arrive à Toulouse, et l’ingé-son nous sort un son de tueur aux balances. Avec des effets, des delay… Mortel ! Dans le coin, on a toujours eu des bonnes expériences. Les gens aiment faire la fête, ils ne se posent pas trop de questions. Et mine de rien, on s’était aussi amélioré dans nos relations avec le public. On arrivait mieux à vendre notre tambouille, à expliquer les morceaux, à détendre l’atmosphère… Du coup, il s’est passé un truc. Ce n’était qu’une demi-heure de show, donc à priori pas grand-chose, mais pour nous c’était énorme. Depuis, il y a toujours une relation particulière avec Toulouse. Tous nos concerts avec les Svinks ont fini en bordel, et même juste sous mon nom, il y a toujours du répondant !

À ton avis, comment cette « haine » de départ d’une partie du public rock s’est convertie en sympathie généralisée, en particulier dans le milieu des festivals ?

GB : Au début, le clivage entre rock et rap n’existait pas vraiment. L’ensemble du milieu alternatif écoutait du hip-hop. À un moment donné, il y a eu une scission sur la génération suivante, quand le rap à commencer à devenir caillera. Pour schématiser : dans les cours de collège, il y avait le clan des Slipknot – Korn fringués en noir d’un côté, et ceux qui écoutaient Skyrock de l’autre. Au final, le milieu du rock était surement le moins fermé des deux. Si tu observes l’école néo-metal des nineties, tu vois bien que la plupart des chanteurs de ces groupes étaient des rappeurs. Du coup, il y a eu une confusion. Je pense que certains rockeurs nous voyaient comme un groupe de rock, tout simplement. Alors que nous, on ne se voyait pas du tout comme ça. Le truc aussi, c’est que contrairement à beaucoup de rappeurs, on a fait nos armes sur scène. Notre réputation vient essentiellement du live. Je pense que c’est ce qui a contribué à faire de Svinkels un « groupe de rap pour rockeurs ».

La presse spécialisée hip-hop vous avait catégorisés « spés », mais qu’en pensaient les autres journalistes ?

GB : Ça les faisait marrer ! On était un peu les seuls dont ils parlaient. À l’époque, on fréquentait Thomas VDB qui était rédacteur en chef de Rock Sound… et oui les gens ne connaissent pas forcément son passé de journaliste ! Il nous avait défendu plusieurs fois dans son canard, donc on lui a demandé d’écrire notre bio pour la sortie de l’album Bons pour l’Asile. Beaucoup de bienveillance ! Mais du côté du rap, ils n’étaient pas malveillants non plus. On était juste étiquetés « alternatifs » au même titre que Cypress Hill. Sur le coup, on n’était pas d’accords… mais en fait ils avaient raison.

L’accueil n’était pas si mauvais !

GB : C’est clair ! Mais on avait l’impression de ne pas être reconnus pour ce que nous essayions de défendre. Ce qui est une connerie. Ce n’est pas à toi de dire pourquoi les gens t’aiment ou pas. On était dans notre bulle. On mettait en avant les jeux de mots, la richesse du vocabulaire et des concepts… et on nous disait qu’on était les Beastie Boys français, qui étaient dans un délire beaucoup plus spontané. Avec le recul, la comparaison est cool, évidemment ! Mais nous on voulait plutôt être comparés à Redman ! Des groupes comme Tha Alkaholics, ça nous parlait bien plus. On était jeunes. On voulait absolument être pris pour des rappeurs. On s’en rend moins compte aujourd’hui, car finalement tout le monde se fout de ces considérations, mais à l’époque tu avais besoin de cette reconnaissance. D’être accepté en tant que rappeur à part entière. On a mis du temps à le comprendre : l’authenticité et la crédibilité, ce sont deux choses différentes. Après toutes ces années, je suis plutôt content en fait. J’ai montré une partie de moi qui était vraie. Je ne me suis pas pris pour un autre, à glorifier des trucs que je n’aurais pas pu assumer. Quand on l’a enfin capté, on s’est lâchés davantage en studio. Ça faisait du bien.

Tu es assez dur avec le rap actuel. Récemment, tu déplorais l’absence de morceau « classique » sur la scène française. Quel est le dernier titre que tu as apprécié ?

GB : J’ai bien aimé « Urbanisme » de Vald. C’est hyper émouvant, j’ai accroché direct. L’écriture, l’interprétation à la Jacques Brel, la diversité des points de vue… Mais tu as raison, je fais un peu partie de l’école « le rap c’était mieux avant » ! Un mec comme Nekfeu est assez emblématique de ce que je veux dire. Ses albums sont très bien faits, mais en termes d’écriture, je ne sais pas si ça traversera le temps. Et si je le prends régulièrement en exemple, c’est qu’il fait partie des numéros 1 ! Ses projets en eux-mêmes sont des classiques, et pourtant ils ne contiennent pas de « titre classique ». Quand tu prends l’Ecole du micro d’argent… il y a au moins cinq classiques dessus. Ça met tout le monde d’accord. On le savait déjà à l’époque, et c’est toujours vrai aujourd’hui.

 

Propos recueillis par Paul Muselet