Tandis que Drake continue de monopoliser l’attention, la scène rap de Toronto se renouvelle avec des artistes singuliers et inventifs parmi lesquels on compte Jazz Cartier, un rookie de 22 ans déjà majeur dans sa ville.

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Fin de l’été 2015. On se lassait du lot de clips quotidiens déversés par WorldStarHiphop, des sorties maintes fois repoussée chez nos artistes préférés (merci Young Thug), et surtout, nous ne pouvions plus voir en peinture la pseudo-guéguerre entre Drake et Meek Mill. Le drame de cette histoire n’est pas tant que le rappeur de Phily ait « perdu », ou que notre attention ait été accaparée par de faux rebondissements via les réseaux sociaux pendant de longues semaines… Cet écran de fumée aura surtout profité aux entrepreneurs de buzz, aux sites spécialisés faisant leurs choux gras sur la news people… et certainement pas à la musique.

Pendant ce temps-là, qui se soucie de la nouvelle scène rap de Toronto ? À ceux qui travaillent dur dans l’ombre de l’icône, troquant l’argent nécessaire au salaire d’un ghostwriter contre un peu de talent et d’imagination ?

Jusque là, nous avions rangé Marauding in Paradise de Jazz Cartier dans notre dossier « à écouter », Il faut dire qu’on pouvait déjà largement se contenter des extraits clippés. Léchés. Très propres. Pensant avoir fait le tour du personnage, nous n’avions pas encore compris que cette tape s’écoutait pour elle-même. Qu’elle pouvait dévoiler sa richesse sans avoir recours aux images, à la manière d’un petit roman d’une soixantaine de minutes.

Première écoute. Très fort. L’expression « cinematic trap music » revendiquée par Lantz – producteur exécutif du projet – a beau être un peu prétentieuse, elle n’en reste pas moins légitime. Toutefois, à la couleur sonore des 16 titres, l’identité de l’ensemble parait décousue.

Deuxième essai. En écoutant les lyrics, Marauding in Paradise prend une toute autre dimension. Jazz Cartier nous raconte une histoire où mises bout à bout, les pistes constituent une suite d’épisodes formant un tout cohérent. L’histoire d’un personnage schizophrène, attiré par l’amour et la sécurité des bras d’une femme, avant de goûter la trahison, la rupture et la dépression, de céder aux tentations de la réussite matérielle sous un orgueil blessé, de connaitre la rédemption auprès d’une autre fille, d’y croire à nouveau… et ainsi de suite.

Voilà qui explique bien des choses. Le pourquoi du comment d’un grand écart entre emo-rap atmosphérique (« Feel Something » oui, nous sommes bien à Toronto) et rap de rue sous infras et cris hallucinés rappelant immédiatement la férocité du son d’Atlanta (les inconditionnels d’OG Maco ne renieront pas « The Downtown Cliche »). Pour rendre le tout digeste, le jeune Cartier à l’intelligence d’intercaler des titres à la sonorité intermédiaire, empreints d’une violence sourde, domestiquée, car contenue dans l’harmonie du chant. Meilleur exemple en la matière, « New Religion » – LE tube du projet – marqué de l’influence d’un des cadors actuels du genre, l’inévitable Travi$ Scott.

Troisième écoute. Les paroles, donc.

C’est assez clair, Jazz Cartier est un orfèvre du storytelling.

Prenons la chanson d’amour « Rose Quartz Like Crazy », un des morceaux phares du projet. En apesanteur, le titre dénote fortement au milieu des autres. Et pour cause : il reprend trait pour trait l’instrumentale de « Rose Quartz » extrait de l’album Anything in Return (2013) du producteur américain de chillwave Toro Y Moi. Ce petit moment d’accalmie sera brisé par la dispute du couple au milieu de la chanson. Jazz Cartier se retrouve soudain seul. Ne pouvant s’empêcher de continuer à aimer cette fille qui l’a trahi, il se questionne. Est-il possible de vivre sainement à deux plus de 40 jours sans connaitre la désillusion ?

Puis vient « To Good To Be True » (clin d’œil à « Can’t Take My Eyes Off Of You » de Lauryn Hill?). Eperdu et aveugle, Cartier paye les pots cassés. Cette histoire était décidemment bien trop belle pour être vraie. Ses instincts dépressifs atteignent un sommet dans « Feel Something », prière désespérée aux airs de complainte. La douleur et le regret laissent place au spleen. Cartier a perdu la foi.

Sur « Switch », le personnage principal change de visage. Le morceau introduit une progressive descente aux enfers où les blessures n’invoquent plus la douleur. Elles stimulent une rage de vaincre que rien ne semble pouvoir arrêter. Retour fracassant aux affaires, au bitume et aux sales coups.

« Everybody tell me I’m the bad guy

When niggas always get up on my bad side

And Bitches want to come and take pic of me

Pretty nigga, I ain’t never had a bad side »

« The Downtown Cliché » enfonce le clou. Si l’enfer n’était que suggéré dans le morceau précédent, les flammes prennent possession des ruelles de Toronto, un milieu hostile en proie aux forces du mal réveillant les instincts les plus primaires de notre héros. Les envies de meurtre submergent une conscience amoindrie. Dieu n’a plus sa place au chapitre.

« Placing my bullet right next to my bible

I order my bitches to sleep with the rifle

They’ll shoot at intruders and shoot at your idol

They’ll shoot up your wedding like « fuck your recital »

Jazz Cartier parvient à se libérer de ses démons sur le magnifique « Wake Me Up When Its Over », respiration soulful en totale rupture avec l’atmosphère étouffante des titres précédents. La mécanique s’inverse quand un beau jour, il croise le chemin d’une mystérieuse « jolie fille au collier ». Le bonheur n’est peut-être pas si inaccessible après tout.

« You’ve been single for a year

You fall in love every time you look in the mirror

Why every time I turn around you disappear

Where’d you go, let me know »

Revenu de ses récentes expériences, il se surprend à regretter sa vie passée auprès des femmes, réalisant peu à peu l’illusion de ses aspirations matérielles. C’est auprès d’elles « qu’il se sent le plus sûr ». Mais jusqu’à quand ?

Jusqu’au-boutiste mais nuancée, versatile et à la fois cohérente, cette mixtape sonne comme une diatribe douce-amère. La souffrance et le bien-être ne s’opposent pas. Ils cohabitent. La pochette du disque abonde en ce sens. Aussi apaisants qu’inquiétants, ces étranges Adam et Eve tintés de rouge se tiennent la main, errant dans un décor idyllique à l’image écornée.

Si la promesse de la photo est belle, elle cache difficilement son usure face aux désillusions. L’enfer n’est pas loin. Si le paradis existe, Jazz Cartier ne l’a pas encore trouvé.

Mixtape en téléchargement gratuit ICI > http://www.hotnewhiphop.com/jazz-cartier-marauding-in-paradise-new-mixtape.115804.html

Paul Muselet