C’est tout un produit qui a attiré notre attention. La référence à Jean-Jacques, une superbe pochette, des flow multiples, et un rappeur originaire de … Charleroi. Nous avions toutes les raisons d’interviewer JeanJass, auteur d’un excellent Goldman, disponible depuis  le 3 novembre 2014. Entretien avec un Mc à la fois original et respectueux des classiques.

« Ce monde est flingué, j’me soigne avec du Smif-N-Wessun »

QD : Si tu devais résumer ton parcours en trois lignes ?

JeanJass : J’ai 26 ans. Je suis dans le rap depuis 2005 avec mon groupe Exodarap, le mot paradoxe à l’envers. J’ai commencé à écrire il y a dix ans, les prods  c’était un peu plus tard. Ça fait 5 ans qu’on fait ça plus sérieusement, avec un encadrement « professionnel » … entre énormes guillemets !

QD : Quelles sont tes références ? Le groupe Starflam a fait pas mal de bruit, est-ce un groupe important pour un rappeur belge de ta génération ?

JJ : Ma culture est essentiellement américaine. Cela dit, tu fais bien de citer Starflam. C’est assez marrant, c’est en les écoutant que j’ai découvert Assassin et Rockin’Squat. Il avait posé sur un freestyle avec eux. Après j’ai écouté Ménage à 3. Ça a été le début de mon petit chemin dans le rap français. La francophonie est très large, j’écoute aussi beaucoup de suisses, de québécois… Mais je suis à fond sur le rap US, et en particulier New-York. L’état d’esprit lié au rap de la ville m’influence beaucoup. Je veux mettre du flow avec des paroles qui ont du sens. Pour moi, c’est à partir de là que tu deviens bon.

QD : Tu viens de Charleroi. Pour moi, cela n’a rien d’innocent. Est-ce vraiment la « pire ville » de Belgique comme on l’entend souvent?

JJ : C’est vrai que ça fait bien rire les français ! Ça doit être notre côté exotique ! (Rires) Il faut se rendre compte d’une chose : notre pays est minuscule. Même si les mentalités sont différentes, les villes sont espacées de 70 km. En moins d’une heure, on est à Bruxelles. Charleroi, c’est une ville minière, assez proche des cités ouvrières que l’on peut trouver dans le nord de la France. C’est une des plus grandes villes du pays, mais il n’y a pas d’université. Beaucoup voient Charleroi comme un cimetière ! Après, culturellement et sportivement il y a un tas de choses, avec des gens doués dans leur domaine. Malheureusement, la ville est victime de sa réputation, avec les affaires Marc Dutroux et j’en passe… Je ne suis peut-être pas objectif, mais de l’intérieur, j’ai quand même l’impression que les choses évoluent. La ville est plus propre, les politiques sont un peu moins mauvais, et il y a de plus en plus de salles de concerts. Ça bouge ! Mais restons honnête, ce n’est pas toujours facile de venir de Charleroi. C’est un fait.

QD : Tu sembles très présent dans ton collectif. Le fait de faire les beats te donne-t-il  un statut particulier au sein d’Exodarap?

JJ : Dj Eskondo et RAF sont beatmakers aussi, mais je fais la majorité des prods sur les projets Exo. Le truc aussi, c’est que je suis ingé son. C’est moi qui enregistre, qui arrange les morceaux, les mixe… J’ai plus de casquettes, c’est peut-être pour ça que je suis plus mis en avant dans le groupe. Pour le moment je suis un peu la locomotive. Mais on fonctionne comme un vrai groupe, on construit ensemble. D’ailleurs Goldman c’était tout nouveau pour moi. Je ne suis pas habitué à travailler seul.

QD : Parlons de cet EP. Question bête, pourquoi cette référence à Goldman ? Est-ce un hommage ?

JJ : Pas du tout ! C’est pour la boutade, il n’y a aucun sens caché. Comme on sait, c’est un grand monsieur de la chanson française. C’est pour que les gens retiennent le nom. Ça parle à une autre génération aussi ! La référence fonctionne, ne serait-ce que pour attirer l’attention.

QD : Au niveau du code couleur, on est proche de la pochette de Positif de JJG. Etait-ce volontaire ?

JJ : Tu me l’apprends ! Je ne savais pas. Je t’avoue qu’au début, je ne pensais pas que cela allait être autant relayé. J’ai même pensé à reprendre la cover du tout premier Goldman, très kitch et seventies, en la détournant avec des triangles sur les yeux, une langue de serpent… Un truc à la con! Au final, le dessin de la pochette est une création originale, ce qui est très bien aussi.

QD : Parlons de l’univers. J’ai réécouté d’anciens morceaux comme « Profondeurs » avec Caballero, beaucoup plus égotrip. Le morceau « NPQ » présent sur l’EP part dans la même direction, mais au bout de deux minutes, on comprend que tu critiques ce genre de posture. L’égotrip t’a saoulé ?

JJ : Aujourd’hui, il y a les gens qui le font bien, et ceux qui essayent. C’est le sens du morceau, ça ne m’a pas du tout gavé, bien au contraire. J’ai voulu montrer que je savais le faire. L’égotrip ça reste de la frime, et j’aime beaucoup ça. C’est essentiel dans le rap, c’est ce qui repousse au plus loin les limites de l’imagination. Avancer sans thème donne un grand sentiment de liberté. C’est super jouissif à écrire. Des fois c’est juste bête et méchant, et c’est pour ça que c’est aussi bon ! J’essaie juste de le faire à ma sauce, en parlant de bouffe, de foot, de films… C’est ma vie ! Ce sont mes principales occupations. Je pratique l’exercice, et je lui donne ma propre couleur.

QD : « Mes Jambes » est le morceau de l’EP qui a le plus tourné sur internet. En écoutant et en regardant le clip, on remarque une absence totale de « posture », justement. Tu manges ta soupe le soir avec tes parents, tu marches seul le regard dans le vide… Voulais-tu apparaitre comme un « anti-rappeur » ?

JJ : Le côté « monsieur tout le monde » est assumé à fond, c’est clair! Il y a un truc intime. Ce morceau est très spontané, c’est comme si je l’avais écrit juste pour moi. Ça tranche avec les autres, qui sont plus ouverts sur le monde. C’est peut-être ça qui a touché les gens. C’est compliqué pour moi d’en parler. Il n’y a pas grand-chose à dire d’autre que ce qui est dit, car les paroles sont très directes. C’est le morceau le plus Goldman du projet en fait!  Il est atmosphérique. Il a ce côté « je marche seul », alors qu’à la base il n’était pas du tout prévu pour ce projet. C’est mon pote Le Seize qui a insisté. Au final, comme tu l’as dit, c’est celui qui a été plus apprécié, alors que je le vois encore comme un ovni. J’ai du mal à expliquer le concept, c’est vraiment sorti naturellement.

QD : Ton flow est très minimaliste, presque parlé par moments…

JJ : Au niveau de l’interprétation j’ai un peu évolué. Sur un projet solo, ça m’a paru important d’avoir des timbres de voix différents, de morceau à morceau. J’avais envie de marquer les contrastes, pour présenter différentes palettes de mon rap. « Pas ton Problème » est surjoué à côté. J’ai volontairement donné plus d’énergie sur ce titre, car la thématique est adaptée au style. Ce sont un peu les deux morceaux « extrêmes » du projet.

QD : Quand on regarde le clip de « Pas ton problème », on s’aperçoit que tu es un sacré footeux ! Tu supportes le RCSC?

JJ : Je supporte le club de ma ville, bien sûr ! Après, je suis plutôt fidèle envers les joueurs. Étant fan de Zizou, j’ai supporté toutes les équipes où il a joué. En ce moment chez nous, il y a ce bon vieux Eden Hazard, qui explose en Angleterre. Donc forcément, je vais suivre Chelsea, alors que je n’ai jamais aimé ce club… comme je n’ai jamais vraiment aimé la Juve. En fait, chez nous à Charleroi, il y a énormément de ritals. J’ai passé ma jeunesse à me moquer d’eux quand ils perdaient un match, c’était assez drôle !

QD : Les belges ont un sacrée culture foot.

JJ : Ça c’est sûr ! Ils s’identifient beaucoup à une équipe en particulier. Moi j’aime le foot en général. Et les artistes. C’est pour ça que je cite Jay-Jay Okocha dans le morceau. Je fais du futsal donc j’aime le jeu court. C’est cliché, mais le jeu barcelonais sous Guardiola me convenait très très bien !

QD : Dans le clip, on voit quelques posters affichés aux murs. Action Bronson, Flatbush Zombies… 

JJ : Il y en a d’autres, mais c’est vrai qu’Action Bronson… C’est une des meilleures choses qui soient arrivées au rap dernièrement. Trouver quelqu’un qui ne l’aime pas, c’est compliqué ! Il a mis tout le monde d’accord avec sa musique, son personnage… « Easy Rider », c’est juste une boucle. Et le mec rappe dessus de façon très minimaliste. Il est imparable le morceau, c’est fort. Les Flatbush j’aime beaucoup aussi. Tout comme The Underarchievers, ils ont amené une nouvelle couleur new-yorkaise, très dark. Le tempo de « Pas ton problème » est dans ce délire. Ce sont deux influences très fortes, c’est sûr. D’ailleurs, au passage, un grand merci à Julien Kremer qui a réalisé ce clip ! Il a taffé comme un dingue.

QD : Au niveau des prods, quel est le producteur t’ayant le plus influencé ?

JJ : The Alchemist ! Je suis très fan, depuis le début.

QD : On voulait revenir avec toi sur quelques-unes de tes phrases… Dans le morceau « Qu’est c’que tu dis de ça », tu dis : « un jour j’arrêterai le rap, j’arriverai sur scène avec mon stock de blagues ».

JJ : Je trouve qu’il manque quelque chose d’essentiel dans notre musique, c’est l’humour. Un peu d’autodérision, ça fait du bien. Je ne sais pas si tu m’a déjà vu sur scène, mais je m’arrange toujours pour lâcher deux-trois vannes. Quand j’en aurai marre, c’est ce que je ferai, c’est un rêve !

QD : Dans  « Le BoB »  avec Exodarap, tu dis : « le rap belge est en danger de mort depuis que les Mc ont changé de bord ».

JJ : Je me suis rendu compte après coup que c’était franchement homophobe ! C’était un vieux texte que j’avais ressorti… J’assume tout ce que j’écris, mais bon, là c’est vrai que c’était un peu gratuit. Enfin bref… je voulais juste dire que les autres rappeurs étaient des pédés, voilà. C’est léger, c’est pour rire. Pas de message ou de sous-entendu !

QD : Sur l’ensemble de ton EP – et surtout dans « Un Truc », on sent une sorte de frustration. Comme si tous les efforts et les sacrifices consentis dans la musique n’étaient pas récompensés.

JJ : C’est clair. Ça fait une dizaine d’année que je rappe. Je « fais ce job à plein temps » depuis cinq ans maintenant. Si tu compare le rap à d’autres styles musicaux, par rapport aux vues qu’on fait, et aux gens qui viennent à nos concerts… il y a toute une part du gâteau dont on estime être privés. En Belgique c’est encore plus particulier, car c’est un petit pays, et toute une moitié de la population ne comprend rien à ce que tu dis. La base d’auditeurs n’est pas assez large pour en vivre en Belgique. Personne n’en vit d’ailleurs.

QD : Et Scylla ?

JJ : Il fait beaucoup d’ateliers. Il gère ses projets autour du rap, mais je crois qu’il a un autre taf à côté. Vraiment, ça ne suffit pas. Tu vas me dire que chez nous il y a Stromae. Si tu es dans le hip-hop depuis au moins dix ans, tu l’as déjà forcément croisé sur une scène.  C’est un exemple assez parlant finalement, car pour réussir, il a dû sortir du rap. Je parle de réussite économique : vendre des albums, prendre des énormes cachets, voyager… Nous concernant, on est arrivé à un point où le fait de rapper ne nous coûte plus rien. Cela ne va pas au-delà. Je ne crache pas dessus, car quand on me paye un billet d’avion pour aller faire un concert, je suis le plus heureux du monde. C’est déjà génial. Mais pour en vivre… Par rapport à notre investissement, ce n’est pas grand-chose. Je ne suis pas frustré, car je suis conscient de la situation. Je ne me fais pas d’illusions.

QD : On arrive à la fin de l’interview. Tu nous laisse avec tes derniers coups de cœur musicaux ?

JJ : En français… Je n’ai pas encore écouté le Lino, alors je vais dire Alph Lauren, l’EP d’Alpha Wann. L’écriture est vraiment cool. Je suis fan de la réalisation et de toutes les prod d’Ateyaba de Joke aussi. En rap US… le dernier album d’Ab-Soul (These Days) m’a mis une sacrée claque. Je kiffe les TDE, de toute façon. Et puis, les prods d’Alchemist qui continuent à sortir, encore et toujours!

QD : Ton classique par excellence ?

JJ : Je ne pourrais pas t’en dire un, mais sans surprise je vais revenir à Illmatic, avec « NY State of Mind », et « Memory Lane » mes morceaux préférés !

Propos recueillis par Paul Muselet