Nous n’avions plus de nouvelles de K.O.H depuis plus d’un an, moment où nous le recevions à Toulouse à l’occasion de la présentation de Soul Inside. Personnage phare du rap français pour son parcours, sa longévité et son flow inimitable, nous avons recontacté l’ex-membre de La Cliqua, toujours impliqué dans une multitude de projets comprenant… l’écriture de son quatrième album solo. Entretien cuvée 2013 avec Kohndo, toujours égal à lui-même : disponible et définitivement amoureux de hip-hop.

Tu es en pleine préparation de ton prochain album… Qui est le Kohndo post-Soulside ?

En questionnement ! Je m’interroge pas mal sur le monde en général, la vie politique, le rapport que tu peux avoir à la société quand tu es un jeune noir vivant en France. Par rapport à Soul Inside, je vais être dans des ambiances plus sombres. C’est un peu ce que dégage notre époque en ce moment !

Quelle est ta façon d’aborder le rap en 2013 ?

Au début, je m’axais principalement sur le flow et la technique. Quand j’ai commencé à rapper avec La Cliqua, je l’ai plus vu comme un moyen d’être un journaliste, pour faire des chansons mélodiques tout en ayant un regard social. En 2013, je veux continuer à faire évoluer le rap en tant que musique à part entière, me projeter dans mon temps tout en restant hip-hop. Le phrasé de Rakim, Nas… c’est ce qui m’a fait vibrer depuis le début et ça continue à m’animer. C’est un peu ce qu’incarne une partie de la nouvelle génération aux Etats-Unis : les Joey Badass, Clear Soul Forces… Ils ont un côté conscient à la Mos Def, avec une belle technique qui sonne « New-York des années 90 ». Et en même temps c’est loin d’être dépassé ou à l’ancienne. L’approche musicale est vraiment intéressante.

En parlant de nouvelle génération : le boom-bap explose en France auprès du grand public, avec de jeunes rappeurs nostalgiques d’un « âge d’or » du rap français, que la plupart n’ont pas connu. Tu fais partie des MC qui ont marqué cette période, et tu organisais encore il y a peu des open-mics à Paris (où les 1995 venaient à leurs débuts). En tant qu’ancien, qu’est-ce que t’inspire ce phénomène ?

Je suis assez ambivalent là-dessus. Je suis très content de voir que les gens apprécient le boom-bap. Ça fait plaisir. C’est très important que ces rappeurs de la nouvelle génération soient là. J’attends beaucoup d’eux. Mais le temps le dira ! Pour l’instant, beaucoup font dans le gargarisme, avec beaucoup de technique pour pas grand-chose. En même temps… c’est un peu normal au début. Les guitaristes le font aussi : ils apprennent à faire de l’esbroufe avant d’avoir un jeu subtil, une pensée musicale et un parcours personnel. Des fois je me dis : le flow est très bon, mais qu’est ce que tu veux raconter ? En prenant du recul, je me dis qu’ils font leur chemin. La plupart ont quelques années de rap, ça viendra. Ils ont le temps de trouver leur équilibre entre le contenu et la façon de le dire. Du moment où je suis parti de La Cliqua à aujourd’hui, j’ai passé plus de dix ans à expliquer aux gens cette vision du rap : l’équilibre entre le fond et la forme. Quand j’analyse la situation actuelle, j’ai l’impression que mon travail est un peu passé inaperçu.

Tu dis regarder vers l’avant, mais le morceau « Mon Ghetto » n’était pas un peu nostalgique ?

Beaucoup de gens le voient comme ça, mais pour moi ce n’est qu’une autobiographie. Je n’en avais jamais faite. Pour parler de moi, je devais évoquer mon parcours. Ça ne veut pas dire que je suis dans le passé, ça fait juste partie de moi ! Je viens du Pont de Sèvres, et voilà ce qui s’est passé… Je n’ai pas eu le temps, mais j’aurais peut-être du faire un remix avec des rappeurs de la nouvelle génération. Ça aurait peut-être été plus clair pour les gens. Soul Inside ça reflétait « l’âme à l’intérieur ». Cet album c’est du hip-hop, ce n’est pas de la soul. J’ai juste voulu lui donner une autre dimension.

On remarque qu’il y a de moins en moins de featuring avec des rappeurs sur tes albums…

Le manque de temps ! Il s’avère que je suis père de famille, et prof au Conservatoire de Puteaux (le premier en hip-hop !). Je travaille aussi sur un Opéra hip-hop qui verra le jour en 2014. Nous en sommes à l’écriture, et les répétitions ont commencé. Je tourne aussi dans des séries…du coup, difficile de faire des featuring. Mais quand même ! En 2012 Il y a eu le morceau « Pendule à l’heure » avec Djunz et Moudjad, et une apparition sur le remix de « Hip-Hop Ninja » de Vicelow !

Soul Inside a reçu un accueil plutôt froid chez les amateurs de rap, les mêmes qui critiquaient Tout Est Ecrit en 2002 et qui l’apprécient aujourd’hui. Pourquoi les auditeurs aiment-ils tes albums à retardement ?

Quand on fait un projet, c’est important de bien s’inscrire dans son époque. Hélas, je travaille trop souvent seul. Peut-être que je ne mets pas assez mon travail en perspective. En gros… je ne suis pas assez à la mode ! Le monde du hip-hop est encore assez jeune, la maturité artistique n’est pas encore assez présente. Pour être en phase, j’aurais du sortir Tout Est Ecrit en ce moment. Là, maintenant. Ou Deux Pieds sur Terre, mais avec un peu moins de morceaux ! (Rires)

Depuis ton premier album, on te sent de plus en plus concerné par la transposition de tes projets studio sur scène, je me trompe ?

Non, c’est le cas ! Quand tu as un message à transmettre, c’est important d’imaginer le moment où tu va parler personnellement devant les gens. J’essaie de faire en sorte que mon travail en studio soit de plus en plus proche de mon travail scénique.

Des indices sur ton projet en préparation ?

Je suis en train d’écrire ! Il fait un peu le bilan des trois dernières années. J’ai pas mal travaillé dans des centres de détention. Je suis très intéressé par le milieu carcéral. Notre époque est très dure. Il y a beaucoup de désespoir. Ça se sent aussi dans cet attrait pour le boom-bap. On est dans un rap no future quelque part. Pourquoi ? Pourquoi à 23 piges tu penses davantage à prendre de la cocaïne et à te défoncer au sky qu’à essayer de monter des projets, à avoir un peu d’impact sur la société, ou même partir, voyager ? Normalement à vingt ans tu es chargé d’espoir. Or, aujourd’hui, la désillusion est là très tôt. J’ai bientôt 38 ans, je trouve ça normal de me poser ces questions. Comment mettre toutes ces idées en musique ? C’est mon travail du moment.

Côté scène, vas-tu continuer à laisser une place importante à la musique acoustique ?

Bien sûr ! Dès que j’ai commencé à jouer avec des musiciens, c’est devenu tout de suite très clair ! Pour moi c’est naturel d’exprimer ainsi ta musique sur scène. Si j’ai envie de faire du boom-bap, je demande au batteur ! On pourrait me parler de MPC ou de SP, mais je trouve que ça sonne pareil, même mieux ! Un rappeur et un DJ c’est bien pour du clubbing, mais à mon sens ce n’est pas suffisant si tu veux transmettre un message artistique construit. Par contre c’est parfait pour un DJ set. Comme Caravan Palace par exemple. Je les ai vus, ils sont deux avec une machine et c’est nickel. Si je défends autant la musique acoustique dans le rap, c’est aussi pour que chaque musicien puisse prendre la parole presque autant que le rappeur lui-même. Chaque membre du groupe a un texte à jouer. C’est très équilibré comme formation.

Tu aimes de nourrir des possibilités qu’offrent la musique en général. Jusqu’à aujourd’hui, tu as élargi ta palette en puisant dans la « black music ». Pourrais-tu envisager d’autres sources d’inspiration ?

Oui bien sûr ! Si jusqu’ici j’ai puisé dans ces esthétiques, c’est parce qu’elles me ressemblent. Mon histoire a d’abord été influencée par la soul et le rhythm and blues. Après, j’aime aussi le rock alternatif ! En électro, j’aime beaucoup Jazzanova et d’autres groupes du même genre. Je suis fan d’Amon Tobin aussi ! Mais je ne pourrais pas porter seul ce genre de projet car je ne sais pas le faire, tout simplement. Le dernier album des C2C est mortel, mais j’en serais incapable. Ce n’est pas « moi ». Ce n’est pas mon énergie. Une collaboration c’est autre chose. Ça me plairait d’ailleurs. Sans forcément être classé « hip-hop », si un producteur – beatmaker me propose quelque chose… C’est le genre de projet qui pourrait m’intéresser. Poser sur ce type d’instrumentaux, je sais faire.

Quel souvenir t’a laissé ton dernier passage à Toulouse ? Le concert était-il bien organisé ? (Rires)

Le concert Quali District au Connexion ? Ça, ça s’appelle un retour sur expérience ! (Rires) J’ai kiffé l’énergie que vous avez mise à me faire venir, vraiment. Il y a eu un bon ressenti, avec plusieurs générations dans le public. C’était cool.

On va finir avec un jeu, le petit quizz musical : « que ferais-tu si tu ne pouvais emmener qu’un seul disque sur une île déserte » ?

C’est parti.

Commençons par le rap u.s. Quel album choisis-tu entre Public Enemy (It Takes A Nation Of Millions To Hold Us Back), Gangstarr (Daily Operation) et le Wu-Tang (Enter The Wu-Tang – 36 Chambers) ?

Daily Operation!
Les deux autres je les ai aussi, et je les aime beaucoup. Mais le Gangstarr vraiment… les textes, la voix de Guru, les prods de Premier… Je l’écoutais encore en boucle il y a deux semaines !

Quel album de rap français mets-tu dans ta valise ?

(Il hésite) …

Time Bomb – Volume 1 !
Si je t’avais dit Arsenal Records – Le vrai Hip-Hop ça aurait été prétentieux ! (Rires) Mais pour être honnête, je n’aurais pas pris de CD de rap français. Je n’en écoute plus beaucoup.

Un disque en général ?

Curtis de Curtis Mayfield ! Il y a tout dedans !

Un dernier mot pour ceux qui ont lu cette interview ?

Je vous invite à vous rendre sur mon bandcamp, il y a tout les projets: http://kohndo.bandcamp.com
Jetez une oreille sur la discographie ! Vous pouvez télécharger gratuitement le projet de Jee Van Cleef : The Soul Brother Blends. Il y a 6 titres remixés dessus, extraits de Tout Est Ecrit et de Deux Pieds sur Terre.

 

Propos recueillis par Paul Muselet.