Également édités chez Le Mot et le Reste, les deux ouvrages de Sylvain Bertot (Rap, Hip-Hop et Rap Indépendant) nous avaient régalés. Très pointus coté US, on sentait pourtant que le cœur n’y était pas coté rap français. Affront lavé! Ce mois-ci, Mehdi Maizi de l’Abcdr sort Rap français, une exploration passionnée en 100 albums qui montre que si la culture hip-hop est bien américaine, notre vivier de rappeurs a produit ses propres chefs d’œuvres, singuliers et marquants pour plusieurs générations en 25 ans d’activité. Rencontre avec l’auteur pour parler de sa vision du rap français, ses albums fétiches, anecdotes en tous genres, et bien sûr… les grands « oubliés » du classement.

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Comment t’es tu retrouvé à écrire ce livre?

La demande venait de l’éditeur, qui voulait un ouvrage entièrement consacré au rap français. Sylvain Bertot avait été contacté dans un premier temps, car il avait déjà produit deux livres de qualité sur le sujet. Mais cette fois, ça ne le branchait pas. Il ne se sentait pas légitime pour le faire, car ce n’est pas un grand auditeur de rap français à la base.

Tu ne t’es pas trop pris la tête pour la sélection?

Pas tant que ça en fait! Il n’y a pas de vérité absolue. J’ai donné la mienne, avec des choix très personnels. Si ça ouvre le débat tant mieux! Le titre du livre montre que le côté sélectif est assumé. Ceux qui ne sont pas cités ne sont pas moins bons. C’est une «exploration». Ce ne sont pas «les indispensables». Le panorama est vraiment très large.

Quel est le premier disque de rap français que tu as eu entre les mains?

Le tout premier, c’était Première Consultation de Doc Gynéco. J’avais 10 ans quand il est sorti en 1996. Authentik de NTM, De la Planète Mars d’IAM et les premiers Assassin, je les ai découverts à posteriori. Je suis arrivé au rap au moment où il commençait déjà à devenir grand public.

Avec Doc Gynéco justement, ça devenait carrément pop. Toutes les familles avaient l’album à la maison. Ma mère n’était pas fan de rap mais elle adorait Première Consultation! La passerelle était inédite. Ce disque pouvait vraiment plaire à tout le monde.

Tu étais plutôt Secteur Ä à la base?

Pas forcément, car quand je découvre cet album, je ne me rends pas compte de tout ça. En colonie de vacances, on chantait tous « Vanessa », sans comprendre le second degré et les doubles sens de la chanson.

Les premiers disques qui m’ont mis une claque en termes de rap, c’est l’école Sages Po et Beat de Boul. Ça ma vraiment chamboulé, notamment Dany Dan. Je le trouvais très très fort. Boulogne a généré de sacrés talents : Sages Po, LIM, Booba, Kohndo, Salif, Ali… Ce rap du 92 m’a directement parlé. C’est personnel, mais j’ai toujours préféré la forme à l’aspect revendicatif des choses. Dan c’était vraiment ça. Il pouvait parler de trucs super futiles avec un sens de la formule assez dingue. La technique était hors-norme. Je voyageais beaucoup en l’écoutant.

Parmi les albums cités dans ton livre, quel est le plus « confidentiel » selon toi? Là où le choix était le plus personnel?

Je dirais La Coupe des vices du Célèbre Bauza. Peu de gens y auraient pensé, et à mon avis c’est une erreur! C’est un rappeur extraordinaire qui n’a pas eu la reconnaissance qu’il méritait. Ce disque est hallucinant, les ingé qui ont bossé dessus avaient du gout. J’aime tout : les textes, l’univers, le mixage, le mastering, la pochette, les invités (Oxmo, etc.). L’album n’a pas pris. Mais pour moi c’est vraiment un des meilleurs projets des années 2000.

En termes de parti pris, je pensais plus au disque de Lalcko (L’Eau lave mais l’argent rend propre). Sans renier son talent, penses-tu vraiment qu’il fasse partie des 100 albums les plus mémorables du rap français?

Il s’agit d’une anthologie et j’ai essayé de choisir les disques en fonction de leur qualité, mais il n’y a pas de « classement ». Il y a des disques extrêmement importants dont je n’ai pas parlé, comme Le vrai hip-hop d’Arsenal Records. Il faut l’avoir écouté. Je n’en ai pas parlé, car j’ai préféré citer Conçu pour durer de La Cliqua, et Entre deux mondes de Rocca. Ces projets portent en eux l’ADN de La Cliqua, et je ne voulais pas faire de doublon. Je n’ai cité qu’un seul disque de Booba. Pareil pour Fabe et IAM. C’était une volonté de ma part pour laisser place à plus de diversité.

En plus, faire ces impasses, cela permet à des artistes comme Lalcko de figurer dans le livre. Pour moi, son disque est hallucinant. En vieillissant, je suis de moins en moins impressionné par les rappeurs. Quand tu en écoute beaucoup, tu es moins surpris. Quand je me suis pris L’Eau lave mais l’argent rend propre, j’ai été à peu près autant choqué qu’à la découverte de L’Amour est Mort d’Oxmo! Autant dans l’écriture que dans l’univers, le niveau est très haut.

Sans parler des doublons, quel autre projet as-tu retiré à contrecœur?

Scarlattitude de Nubi! Avec le temps, on se rend compte que c’est un projet qui a énormément influencé les rappeurs de la nouvelle génération, comme Deen Burbigo. J’adore ce projet, mais pour être honnête, je l’ai sacrifié au dernier moment au profit d’Eternel Recommencement de Youssoupha. Je ne pouvais pas mettre tout le monde, on va dire que c’était le 101!

À la fin de ton introduction, tu dis que contrairement aux apparences, « le rap français s’est toujours bien porté ». Ne penses-tu pas qu’il a tout de même connu un gros moment de creux, de 2004 à 2009, pour qu’un rappeur « moyen » comme Sinik soit une des principales têtes d’affiches de la période?

Je n’ai pas trop raisonné en fonction des têtes d’affiches. Je me suis plutôt demandé: «quels bons disques sont sortis à ce moment là ?». Beaucoup de projets cités dans le livre sont de 2006 par exemple. Pour moi, ça reste une excellente année pour le rap français. Typiquement, Sinik est important pour beaucoup de gens, mais je ne l’ai pas cité. On pourrait me le reprocher. Tout comme Sniper. Après, je ne suis pas toujours d’accord sur la notion d’âge d’or du rap français qui aurait eu lieu entre 95 et 99. Beaucoup de très bons albums sont sortis plus tard, noyés au milieu d’une profusion de sorties. Pour en revenir aux têtes d’affiches, on pourrait aussi prendre l’exemple de Gradur en 2015. Ça fait le buzz, mais pendant ce temps, Joe Lucazz sort No Name dans la confidentialité. C’est aussi ce genre d’artiste qui m’intéresse.

On arrive au moment le plus crucial de l’interview: les oublis!
Au niveau des compilations de DJ, tu as cité Kheops avec Sad Hill, mais pas Cut Killer, pourtant indispensable et précurseur sur ce format. On pensait notamment à Opération Freestyle.

Cut Killer - Opération Freestyle - COVER

C’est vrai, il aurait pu y figurer. On pourrait me le reprocher, mais j’ai déjà mis pas mal de compils… Il y en a eu de très bonnes tout au long des années 90, et forcément, Cut Killer apparait en filigrane dans plusieurs passages du livre. Je pense au chapitre sur Lunatic, celui dédié à Akhenaton pour Métèque et Mat… J’ai préféré souligner son rôle à d’autres moments, vu qu’il est souvent question de sa participation.

Tu parles beaucoup de Sullee B Wax dans la double page consacrée aux Little. J’imagine que c’est pour cela que tu n’as chroniqué Sté Real de Sté?

Sté - Sté Real - COVER

Voilà. En plus j’adore Sté. Je parle d’elle sur la B.O. de La Haine aussi. Je devais faire un choix pour éviter les redites.

Et à choisir, tu as du préférer Le Réveil de Koma à Au Front de Haroun. Grand album quand même!

Haroun - Au Front - COVER

Tu m’étonnes! Ça m’a fait mal, car Au Front défonce. Je parle déjà de Fabe, de Koma, de la Scred… En terme d’impact, le solo de Koma est plus important je pense. Il est sorti plus tôt, c’est surement pour ça.

Il manque aussi Les Tentations de Passi. Mais j’ai cru comprendre que tu avais été davantage inspiré par la carrière de Stomy…

Passi - Les Tentations - COVER

C’est vrai! Allez, c’est le 102e (Rires). En plus, Les Tentations est vraiment sous-estimé. Avec le temps, on retient presque plus Stomy que Passi, car sa carrière est plus glorieuse aux yeux du grand public. Passi avait un côté plus académique, et c’est aussi ce qui donnait cette incroyable complémentarité au Ministère A.M.E.R. Les Tentations est important, car Akhenaton est à la réalisation. Il produit 5 ou 6 titres et je parle déjà de lui à plusieurs reprises dans le livre. Bref, je ne l’ai pas cité pour une question d’équilibre… On va dire qu’entre le premier Passi et le premier Stomy, j’ai privilégié le Stomy! En tout cas, totalement d’accord avec toi, cet album est super bien produit pour l’époque et il vieillit très bien.

Le rap marseillais est bien représenté dans le livre, mais pas de traces de Hier, Aujourd’hui et Demain du 3e Œil!

3e Oeil - Hier, Aujourd'hui et Demain - COVER

Alors là je vais être un peu plus dur, mais pour moi ce groupe est né à un certain âge d’or du rap marseillais. Un moment où il y avait une vraie effervescence, avec plein de bons disques. Et honnêtement, quand je pense à cette période, je ne pense pas au 3e Œil. Y’a-t-il des morceaux vraiment marquants? Je ne trouve pas. Je peux réécouter « La Vie de Rêve » avec plaisir, mais sans plus. C’est comme l’album de K-Rhyme Le Roi. Il a été important à l’époque, sans s’inscrire durablement dans les mémoires. Mais c’est un avis personnel!

En dehors de Paris et de Marseille, tu cites seulement l’album des Soul Choc d’Angers, et pas un mot sur Toulouse! Résurrection de KDD ne fait pas partie de tes classiques?

KDD - Resurrection - COVER

Pourquoi je parle de Soul Choc? Je me suis rendu compte que Dangers avait été un album important pour toute une génération. Ils venaient de province, mais ils l’assumaient totalement. Je trouvais ça intéressant dans leur parcours. On ne retient pas forcément leur nom aujourd’hui, alors que Le Prince d’arabee est un super rappeur. J’avais envie de rendre justice à ce groupe. À titre personnel, j’étais moins fan de KDD. Ce parti pris est encore très subjectif, forcément.

Dans le même registre, il y aussi La Fin du Monde de NAP.

NAP - La Fin du Monde - COVER

Oui, mais à mon avis d’autres projets devaient passer avant. Comme tu peux le voir, je ne parle pas non plus d’Abd Al Malik. Je ne me suis jamais pris de claque en écoutant NAP. Ça ne m’a pas chamboulé, et je ne voulais pas me forcer à parler de certains disques. Car le risque, c’est de mal en parler!

Un autre absent qui nous a beaucoup marqué lors de sa sortie en 2000: Certifié Conforme de IV My People.

IV My People - Certifié Conforme - COVER

Très bon disque, mais il est sorti à un moment où les projets collectifs commençaient un peu à mourir. Du coup, je ne le trouve pas très représentatif de l’époque. C’est l’ère de la mort des groupes, qui ont commencé à réapparaitre plus tard avec la Sexion d’Assaut. Le début des années 2000, c’est le moment où le rap français s’individualise. C’est ce que je voulais mettre en avant.

Enfin, peut-être la plus grosse interrogation du livre: pourquoi préférer L’Architecte à Le Grand Schelem de Driver, un sommet de délire et d’humour?

Driver - Le Grand Schelem - COVER

Je l’ai réécouté récemment et je l’adore. Le Grand Schelem part dans tous les sens, et c’est ce qui fait son charme. Mais pour moi, il est un peu fourre-tout. On se marre beaucoup, et pourtant en réécoutant L’Architecte, tu comprends vite que cette troisième sortie est beaucoup plus aboutie. Plus cohérente. Aelpéacha est derrière l’affaire, et pour moi c’est un des meilleurs producteurs et réalisateurs français. L’alchimie est parfaite. Ça fait 15 ans qu’Aelpéacha est là. Il fallait à nouveau parler de lui, cette fois en tant que réal, pas seulement en tant que rappeur.

On arrive à la fin de l’interview. Le mot de la fin?

Même si personne ne sera jamais d’accord sur les 100 disques, ça me fait plaisir que des fans de rap français comme toi me disent « tu n’as pas mis celui là, c’est scandaleux »! C’est marrant, on discute. On pourrait encore en parler pendant des heures. Si on arrive à 50 disques manquants c’est génial, ça veut dire que cette musique se porte bien, et qu’il y a encore plein de choses à dire!

Penses-tu écrire un livre sur Drake?

(Rires) Pour écrire un livre, il faut du recul, et là je n’en ai pas suffisamment. Non, je ne pense pas. Je pense plutôt créer des stages gratuits où on se retrouverait dans des campements. On allumerait des bougies et de l’encens, et on écouterait ses disques ensemble tout en notant ses lyrics. C’est ça que j’ai envie de faire!

Mehdi Maizi – Rap Français, une exploration en 100 albums (Le Mot et le Reste)

Disponible dans toutes les librairies

Propos recueillis par Paul Muselet