Pianiste de formation, le beatmaker toulousain Mighz joue ses propres instrus tout en rappant en live. À l’occasion de la sortie de l’EP Equilibre, entretien avec un artiste à fleur de peau, pour qui musique et vie personnelle n’ont pas de frontières.

Tu as la particularité de cumuler beatmaking live et rap. Au final te considères-tu MC ou producteur ? Par quoi as-tu commencé ?

Mighz : J’ai commencé par la composition à 11 ans et j’en ai 30 aujourd’hui! J’avais beau avoir une formation piano classique, j’étais dans un délire assez électro, armé d’une sorte de synthé en pleine période dance au milieu des années 90 (Rires). Cela n’avait rien à voir avec ce que je fais en ce moment. J’ai eu une petite période dub aussi. Du reggae, un peu de jazz… Ma base c’est le clavier. Les textes, c’est venu plus tard, vers 2005. Deux ans plus tard j’ai créé le projet Syncopera, qui s’appelle aujourd’hui Scarecrow. J’écrivais les textes, je rappais et je jouais en même temps… mais ça s’est assez mal passé. On a pris des chemins différents.

Tu parles d’abstract hip-hop pour définir l’univers de ton dernier EP. Un artiste (ou un album) t’a-t-il particulièrement marqué dans ce style ?

Mighz : J’ai plutôt une culture trip-hop. Avec l’abstract hip-hop, la barrière est assez mince. Je pense que les rythmiques trip-hop sont plus lentes. Elles ne sont pas destinées à être rappées. J’ai grandi avec Massive Attack, Portishead… Au début des années 2000, j’ai pris une grosse claque avec Bonobo même si j’aime un peu moins ce qu’il fait aujourd’hui. Ses deux premiers albums sont une grande source d’inspiration pour moi. Mon style est un mélange entre des ambiances aériennes et mélancoliques qui se mêlent à des rythmiques lourdes. Elles sont très hip-hop. C’est pour ça que je préfère le terme d’abstract hip-hop.

Toi qui es producteur et rappeur de tes propres compositions, comment construis-tu tes morceaux ? La partie instrumentale passe-t-elle en premier plan, ou la vois-tu comme un support pour y placer tes textes ?

Mighz : La musique est primordiale. C’est elle qui fait le morceau. Parfois même, j’écris mes textes sur des instrus d’autres personnes. Ensuite seulement, je vois s’ils collent avec mes musiques. J’ai des morceaux qui fonctionnent très bien sans paroles. L’inverse n’est pas vrai. Mais je n’ai pas de règles particulières, j’y vais au feeling.

Te considères-tu comme un rappeur, ou comme un slameur ?

Mighz : On me parle souvent de slam mais quand j’en écoute, je trouve que le beat est peu présent, voire inexistant. Ça ne correspond pas vraiment à ce que je fais. Quand il y a du flow et de la musicalité, je considère que c’est du rap !

Es-tu un grand auditeur de rap français?

Mighz : J’écoute toutes sortes de musiques. Le rap, j’ai commencé avec NTM et IAM, comme beaucoup de monde. Puis Kery James, Fabe… Mais j’en écoute beaucoup moins qu’avant. Certains raps ne me touchent pas du tout. Les Booba, Kaaris, Lacrim… C’est du divertissement, ce sont des personnages, et ça ne m’intéresse pas. J’accorde beaucoup d’importance au sens des textes. Depuis le début, j’essaie de vider mon sac et de me livrer. Si je me suis mis à écrire, c’est pour dire des choses avec sincérité. J’aime beaucoup ce fait Hippocampe Fou, les belges de l’Or du Commun, Kacem Wapalek… ça me parle beaucoup plus. Kacem est vraiment fort. Il te sort des rimes hyper riches avec seulement une ou deux syllabes. Des phases comme « tout parait pourri par rapport au parrain ». Nekfeu a beaucoup de talent aussi. Son dernier album est très bien fait.

Quel est le sens d’Equilibre, le nom de ton EP ? C’est toi sur la pochette ?

Mighz : C’est bien moi oui ! J’ai choisi ce nom car je me suis beaucoup cherché dans ma vie, j’ai exploré pas mal de styles de musique, et le rap n’était pas du tout un premier choix. J’ai choisi d’en faire, car c’était la meilleure façon de transmettre ce que j’avais à dire. J’aime la poésie, et j’aime tout autant la manière dont le flow rebondit sur les beats. La notion d’équilibre, c’est aussi quelque chose de très personnel. Aujourd’hui, je suis apaisé et confiant, mais ça n’a pas toujours été le cas. Ça a été un long travail. J’ai pris confiance, et maintenant je sais où je veux aller. J’ai une femme, des projets… Ça peut paraitre banal, mais ma musique c’est moi. Je ne fais pas de différence entre les deux.

mighz ep

Pourquoi cette volonté de rester seul au sein du projet Mighz ? Est-ce pour tout maitriser ? Ne pas revivre les mauvaises expériences que tu as vécues en groupe ?

Mighz : C’est un peu ça ! Il m’a fallu des années pour me remettre de cette mauvaise expérience avec Syncopera. Mais je n’ai pas arrêté de collaborer avec d’autres pour autant. J’ai intégré le groupe reggae Ivory Sol, j’ai été MC avec Dawa Deluxe, je travaille régulièrement avec le rappeur Le Bon Nob, j’ai fait un EP avec Youss Mc… J’ai juste pris conscience de la liberté que pouvait procurer un projet solo.

Depuis peu, un joueur de vielle à roue (Guilhem Desq) t’accompagne sur scène. Pourquoi avoir choisi d’intégrer un instrument aussi rare ?

Mighz : Je cherchais un instrument pour donner une autre ampleur à mon live. J’étais plutôt en quête d’un multi-instrumentiste à la base. Puis Guilhem est venu me voir, on a essayé et ça l’a fait. À la base je ne cherchais pas « un instrument de l’espace » ou un truc « jamais vu », je ne pensais pas du tout à ça. Ce qui est bien, c’est que la vielle à roue peut produire des sonorités très différentes d’un morceau à l’autre. Les cordes peuvent être pincées, frottées, amplifiées… ça colle parfaitement aux ambiances aériennes de l’EP.

Quels morceaux t’ont particulièrement marqués ces derniers temps ?

Mighz : Je ne vais pas te citer des sons qui viennent de sortir, mais Pete Philly d’Amsterdam m’a mis une bonne claque. J’ai tout de suite adoré sa voix et son flow. Il sait très bien chanter. Sans forcément parler de mélodie, j’adore quand le rap s’intègre dans le ton du morceau. MC Solaar le faisait très bien. J’ai adoré le premier album de BadBadNotGood aussi. Le morceau « CS60 » est fou. Il y a des passages vraiment trap, uniquement avec des instruments. Musicalement, c’est vraiment intéressant.

Un des meilleurs albums que tu ais écouté dernièrement ?

Mighz : ça peut surprendre, mais je pense tout de suite à Branded HD des Dope D.O.D. Ces gars ont un sacré charisme, c’est hallucinant. Je ne crois pas que les textes soient géniaux, mais leur fusion dubstep – rap m’avait bien choqué à l’époque.

Quelle serait ta collaboration rêvée ?

Mighz : Il y en a plein ! Bonobo, Wax Tailor… Hippocampe Fou ça me plairait beaucoup. Nemir aussi! Mais bon, il y a des gens dans mon entourage que je respecte déjà tellement. Je pense notamment à Sophie Cham, une des chanteuses du groupe Moankh. C’est une chance de faire des sons avec ce genre de personnes.

Propos recueillis par Paul Muselet
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