Le beatmaker parisien a produit pour la crème du rap français en 2015, de Booba à Rohff en passant par Gradur, mais aussi pour des pointures internationales comme Tory Lanez. Nous avons longuement discuté avec Mr.Punisher, un des compositeurs les plus prometteurs de sa génération, bien déterminé à sortir le statut du producteur de l’ombre des rappeurs.

Après 4 années dans le beatmaking, tu viens de recevoir ton second disque d’or avec Nero Nemesis de Booba (le premier en mars 2015 pour L’Homme au Bob). Peux-tu nous résumer ton parcours ?

Mr Punisher : Je suis originaire de Paris. À mes 14 ans je suis parti dans le Nord à Dunkerque pendant 6 ans. C’est comme ça que j’ai rencontré Cahiips du Sheguey Squad. À l’époque je rappais sous le nom de « Dias Dalton », et mon oncle faisait des prods. Je le regardais beaucoup faire, ça m’a donné des idées. Il se foutait de moi quand je le conseillais mais il m’écoutait quand même ! (Rires) Peu après je me suis lancé sur Fruity Loops. C’était vraiment les débuts, je samplais beaucoup. J’avais repris un son de Kery James pour Cahiips, je m’amusais avec des musiques de manga… tout en continuant à rapper. Le déclic, ça a été mon retour sur Paris. Je galérais tellement à trouver des prods que j’ai du m’y mettre plus sérieusement. J’ai arrêté de travailler pendant deux ans pour me perfectionner dans la production. J’y ai tellement pris plaisir que j’ai complètement stoppé le rap ! En 2012, j’ai pris le nom de « Mr.Punisher » car à l’époque, mes potes de Gennevilliers me chambraient, genre : « tes sons sont trop 14 juillet » ! (Rires) Ils trouvaient mes prods trop festives, trop joyeuses. C’était l’époque de Lex Luger, de Gucci Mane… ils m’encourageaient à me lancer dans la trap, dans des trucs plus sombres. Punisher c’était parfait. Ça collait à mes nouvelles sonorités.

Quel est le premier titre qui t’a fait connaitre en France ? On pensait au morceau « Interdit d’échouer » de Mac Tyer sur Banger #1 en 2013…

Mr.P : Ça m’a donné plus d’audience, c’est vrai. Le morceau n’était pas trop commun en France. Je sonnais différemment des autres, car j’avais déjà commencé à chercher mon inspi au Canada. Il y a 3 ans, ils envoyaient des gros singles, ça m’a marqué. Pour moi, T-Minus était largement au dessus de la mêlée. J’avais envie de sonner comme lui. En France, Therapy m’inspirait beaucoup aussi. On ne va pas se mentir… mon but c’était d’approcher Booba.

Comment es-tu rentré en contact avec Booba pour « 4G » ?

Mr.P : Par l’intermédiaire d’un ami. J’ai commencé à lui envoyer des sons en 2012. Au début il ne calculait pas du tout mes mails. Il est comme ça. Quand il ne kiffe pas, il ne te répond pas. Au bout d’un moment, j’avais presque lâché l’affaire. Le truc c’est qu’il bossait surtout avec Therapy à l’époque. J’ai même filé son contact à mon ami Joe Mike, pour qu’il tente le coup (producteur de « All Set » Ft. Jeremih sur D.U.C). Un jour, il a fini par nous répondre. Il kiffait nos prods, et il était chaud d’en sélectionner quelques unes. Quand je lui ai envoyé « 4G », je ne sais pas pourquoi, mais je savais qu’il la prendrait. J’avais un pressentiment. Il m’a répondu en vingt minutes ! Il marche à l’instinct, c’est vraiment un artiste ultra-réactif.

En France, ton plus grand succès reste « Jamais ». Comment as-tu composé la prod ? Tu savais comment Gradur allait poser ?

Mr.P : C’est une vieille prod de 2013 ! Cette petite mélodie de piano, à la base, je l’avais imaginée pour Jim Jones. Son équipe avait kiffé, mais je n’en avais plus entendu parler. À cette époque là, je ne pensais qu’aux gros noms. On m’avait parlé de Gradur, mais c’était avant son buzz. Depuis, j’ai compris qu’il ne fallait sous-estimer personne. Il faut écouter tout le monde. Pendant cette période, Cahiips était en détention, alors je suis entré directement en contact avec Gradur. Franchement, je n’aurais pas pu imaginer un tel carton pour « Jamais ». Je la trouvais simple. Mais les rappeurs français aiment les instrus minimalistes, et le public aussi. Alex du label Millenium Barclay a kiffé. J’ai gagné en crédibilité auprès de lui grâce à ce morceau. Ça m’a clairement permis de signer chez Because. 2015 a été une grosse année pour moi. On croit pouvoir tout calculer, mais au final, ça ne se passe jamais comme on l’imagine.

Tu travailles à distance, mais on sent que tu aimes collaborer en direct avec certains rappeurs, comme Dosseh. Être physiquement en studio avec un artiste, c’est mieux ?

Mr.P : Avec Dosseh, on travaille de la même manière. On est aussi bosseurs l’un que l’autre, et des fois, on sent bien qu’il faut qu’on se voie en vrai pour sortir quelque chose du studio. C’est mieux pour tenter des choses. Ça n’a rien à voir. Quand vous entendrez son album Yuri vous comprendrez. Il a pris des risques, il est allé loin ! Quoi qu’il arrive au niveau des ventes, je suis satisfait de ma partie du taf. Mac Tyer c’est un peu pareil. On a développé une entente. Il y a du respect malgré notre différence d’âge. Franchement, dans le rap français, c’est rare.

Pour en revenir à Dosseh, beaucoup d’auditeurs sont restés sur leur faim avec Perestroïka. Qu’est-ce que Yuri nous réserve en 2016 ?

Mr.P : De la musicalité et du renouveau. Ça ne sera pas de la trap pour faire de la trap. Les morceaux sont loin d’êtres basiques. Il a voulu innover et c’est tout à son honneur. C’est un tournant pour sa carrière, il faut marquer le coup !

On a pu voir une photo d’un clip avec Young Thug, une annonce de collab avec Tory Lanez…

Mr.P : Je préfère ne rien dire pour laisser la surprise aux gens ! En tout cas il y a du travail. Parfois on passait des nuits blanches à travailler des sons… pour au final ne rien garder! On se fait confiance, c’est le principal. Il sait très bien quel type de sonorités je peux lui apporter.

On te sent très influencé par le Canada. Les sonorités de Toronto, c’est le « style Punisher » ?

Mr.P : J’ai eu la chance de travailler très tôt avec Jazz, un canadien proche de T-Minus. Il m’a toujours incité à placer mes prods au States, car le marché n’a vraiment rien à voir. Il y a l’aspect financier, mais aussi une grande différence au niveau de l’approche musicale. Jazz sait faire des prods qui tapent. Le mixage, les mélodies… C’est un autre niveau. C’est très sophistiqué. Pour moi, Toronto est plus avancé que les Etats-Unis ! Ils ramènent des sonorités hors-normes. Je ne sais pas même pas d’où ils sortent cette culture ! Il faudra que j’y aille un jour…

Comment as-tu placé « Diego » auprès de Tory Lanez ?

Mr.P : C’est une longue histoire. Je l’ai coproduite avec Ozhora Miyagi, un beatmaker belge. Un jour, il me parle d’une « possibilité » avec Tory Lanez. Lui et moi, on a un point commun : on ne se met pas de barrières. Un jour, j’ai même réussi à placer un son pour Drake ! Un feat qu’il devait faire avec Travis Porter. Finalement, le single n’est jamais sorti… Tout ça pour te dire que j’ai toujours avancé comme ça. Même Jay-Z, je tente ! Je m’arrangerai toujours pour qu’on m’écoute. Avant, je n’avais pas confiance en moi, mais quand j’ai vu que certains labels comme Atlantic Records, Epic, Interscope ou Young Money me prenaient au sérieux, ça m’a conforté dans ma musique.

Pour en revenir à Tory Lanez, j’ai fait le pad, la basse, une lead et une petite rythmique. Je l’ai envoyé à Ozhora qui s’est occupé des arrangements. Play Picasso et Tory Lanez se sont chargés du reste. Le mixage, la réal… C’est un rappeur perfectionniste. Il ne pose que sur du sur-mesure. Et en janvier dernier, en me baladant sur Hotnewhiphop… je me prends mon morceau dans la face ! Et là surprise : je m’aperçois qu’on n’a pas été crédités. Pour eux, c’était leur son ! Avec Ozhora on s’est mobilisés à fond pour que nos connaissances se bougent. On s’est pris la tête. Au Canada, l’avocat de Jazz s’est bougé. C’était vraiment tendu. Je pense que Tory Lanez a senti la menace. Quand il a vu l’accumulation des problèmes, il a fini par citer nos noms. D’ailleurs, on a signé les contrats récemment. Tout s’est arrangé… mais il a fallu qu’on se batte.

Tu avais eu le même avec problème avec Timbaland ! (sur « #DOPE », morceau extrait du projet Herojuana d’Emerson Windy)

Mr.P : À la base, c’est une prod que j’avais faite avec Yoroglyphe. Je l’avais envoyée pour Ca$his, un artiste signé sur Shady, la structure d’Eminem. Je ne sais pas trop comment, mais les pistes se sont retrouvées chez Emerson Windy. Son équipe a dû proposer le crédit à Timbaland, qui n’a pas refusé. Aux Etats-Unis, ils s’appuient beaucoup sur la réputation du producteur. C’est important pour eux. Là encore, il a fallu batailler. J’aime m’exprimer par ma musique, mais si je dois défoncer les portes pour me faire entendre, je ne vais pas me gêner. Si j’ai fait le son, je mérite d’avoir mon nom dessus. C’est la moindre des choses !

Aux Etats-Unis, des producteurs comme Metro Boomin sont de véritables stars, presque au même titre que les rappeurs. Tu penses que ce respect vis-à-vis des beatmakers sera un jour d’actualité en France ?

Mr.P : Metro Boomin est un bon exemple… il est autant médiatisé et suivi que la plupart des mecs pour qui il bosse ! Mais si la situation n’est pas la même chez nous, c’est aussi à cause des beatmakers. La plupart ne pensent qu’à se placer. Si le rappeur propose de les payer à condition que leur nom n’apparaisse pas, limite ils vont accepter ! Courber l’échine, c’est une erreur. Des mecs comme Kore ou Therapy sont devenus des marques car ils ont refusé de rentrer là-dedans. Ils ont pris des risques en s’associant directement dans des projets, et c’est ce qu’il faut faire. Quand tu entends Seyfu, tu penses à Therapy. Quand tu entends Lacrim, tu penses à Kore. Personnellement, placer pour Booba, Rohff ou Gradur, ça m’a aidé, c’est clair. Mais dans une optique de long terme, ce n’est pas une finalité. Il faut passer à l’échelon supérieur.

Tu aimerais développer des artistes ?

Mr.P : Bien sûr ! J’aimerais ramener des rappeurs en maison de disque. Mais gérer la réal, ça ne veut pas dire qu’il faut faire toutes les prods. Il faut développer l’intégralité du projet, et c’est justement ce qui manque en France. Pour les maisons de disques, seuls les chiffres comptent. C’est pour ça que quand Kore parle, les gens l’écoutent. Entre ses B.O, ses compilations… il a fait des projets qui ont marché. Ça donne beaucoup de crédit auprès des grandes structures. En France, si on ne se prend pas en main nous-mêmes, personne ne le fera pour nous. En privé, les rappeurs vont te dire que tu es le meilleur, mais en interview, ils ne te citeront jamais. On sait qu’un artiste sera toujours au dessus d’un producteur niveau audience, mais c’est important que la collaboration soit visible. Comme c’est le cas entre un Future et un Metro Boomin pour reprendre le même exemple.

À Toulouse, on suit de près le travail de Guilty. Que peux-tu nous dire sur le Katrina Squad, toi qui connais bien le collectif ?

Mr.P : La première fois que j’ai eu Guilty au téléphone, je pensais qu’on allait parler cinq minutes, et on a tenu trois heures ! Depuis, on s’appelle tous les jours. Je respecte énormément le travail qu’il a accompli avec SCH. Il était déjà fort à la base, mais Guilty en a fait un monstre. Avec Dj Ritmin, ils ont une sacrée expérience. Je pensais vraiment qu’ils allaient le suivre en maison de disque. Dans le taf, Guilty a un côté humain, il arrive à créer une entente avec ses artistes. Il arrive même à les accompagner dans la vie. Tu remarqueras, SCH le cite presque systématiquement dans ses interviews. C’est rare. Sans généraliser, la plupart des artistes sont ingrats. Ce n’est pas que j’aie envie de me montrer, mais il ne faut pas sous-estimer le travail du producteur.

Comment vois-tu ton avenir en tant que producteur ? Tu rêves d’un destin à la SoFly & Nius ? Percer aux Etats-Unis en travaillant pour de grandes stars ?

Mr.P : Je ne regarde pas trop les autres. Je me fous des tendances. J’ai envie de faire mon propre truc. Peut-être que les gens vont rigoler, mais mon objectif, c’est plus Rick Rubin que Metro Boomin ! Ce que font Kore et Skalp en France, ça me parle vraiment. La réalisation, c’est mon but. Je veux m’asseoir à leur table ! Je viens d’avoir 25 ans, et je n’ai pas envie d’être un simple compositeur. Dans notre pays, c’est difficile de s’en tenir au beatmaking, car les gens s’enfoncent les uns les autres. Personne ne veut voir réussir celui d’à côté. Du coup, chacun se débrouille comme il peut…

Pour finir, tu peux nous donner tes coups de cœur du moment ?

Mr.P : « Tory Lanez – Teyana », je l’écoute souvent. Au niveau des sorties récentes, j’ai bien accroché sur le Future & The Weeknd, produit par Metro Boomin (« Low Life », NDLR). Sinon, gros coup de cœur pour « Wonderful » de Travis Scott. Un morceau produit par T-Minus bien sûr !

Propos recueillis par Paul Muselet