Apollo Brown & Guilty Simpson

L’occasion était trop belle. Le duo responsable d’un des meilleurs albums hip-hop de l’année 2012 (le fameux Dice Games) tenait l’affiche d’une salle blindée et totalement acquise à sa cause. Un lundi soir pas vraiment comme les autres, en compagnie d’Apollo Brown et Guilty Simpson, pour parler de leur parcours, du beatmaking, de la France et de Détroit. Interview :

Apollo, peux-tu te présenter ? Comment as-tu commencé à produire des beats ?

Apollo Brown : Mon nom est Apollo Brown de Détroit. Je représente cette ville, mais à la base je suis de Grand Rapids dans le Michigan. J’ai commencé à faire des beats en 1996 au lycée, juste comme ça pour rigoler. C’était assez étrange, car j’analysais déjà beaucoup la musique que j’écoutais. Je ne les voyais pas dans leur ensemble. J’aimais les disséquer et dire à mes potes : « eh t’as entendu ça ? T’as entendu cette caisse claire ? ».  J’écoutais les sons de Dj Premier, Pete Rock, Dj Muggs… J’écoutais ce qu’ils faisaient dans ce grand jeu du hip-hop en me disant que j’étais capable de faire ça aussi… au moins essayer ! Evidemment ça a pris des années d’entrainement. Ça fait 16 ans maintenant. Depuis le début, je savais que je voulais être beatmaker. Pas rappeur. Etre derrière les machines et faire de la musique.

Tu as commencé tôt, mais tu n’as sorti des disques qu’à partir de 2008. Pour quelle raison ?

Apollo Brown : J’ai commencé sur scène assez tard aussi. Je me considérais comme un « bedroom beatmaker ».  Je faisais beaucoup de beats, mais dans l’ombre. Ils ne dépassaient pas ma porte ! Entre 2005 et 2007, j’ai même arrêté de produire. Je n’ai plus touché à une machine pendant ces deux ans. Les trucs qui passaient à la radio et à la télé ne ressemblaient pas à ce que je faisais. Petit à petit, j’ai commencé à faire écouter aux gens. Et encore, juste aux gars de mon équipe : « qu’est-ce que vous en pensez les mecs ? ». On m’a dit que c’était mortel, et que les gens devaient connaitre mon travail.  À un moment donné, j’avais accumulé assez de confiance pour me dire que le moment était venu.

Comment trouves-tu le temps de produire autant de morceaux ?

Apollo Brown : C’est mon métier ! C’est ce que je fais pour vivre ! Il y a 365 jours par an, pour manger dormir et produire. Je pense à la musique dans tout ce que je fais. C’est comme ça que je trouve le temps. Je paie mes factures, je fais ce que j’ai à faire.  Je ne fais pas de la musique pour m’asseoir dessus, mais pour que les gens l’entendent ! Je mettrai tout en œuvre pour en faire le plus possible.

Clouds était un album 100% beatmaking. Tes derniers albums étaient en collaboration avec des MC’s. Comment les choisis-tu ?

Apollo Brown : Je travaille juste avec les gens dont je suis fan. En étant producteur, je peux choisir qui je veux. Je suis fan de Guilty Simpson, je respecte son style. Je me suis toujours dit que son flow sonnerait bien avec mon style de production. Faire juste des instrumentaux ou avoir des MC’s qui travaillent avec moi…ça ne change pas grand-chose au final. La ligne instrumentale parle pour elle-même.  Elle n’a pas besoin de lyrics pour vivre. Quand il y a des mots par dessus c’est bien aussi, car elle parle encore plus. Elle prend vie.

Dice Game est un album estampillé Détroit. As-tu travaillé différemment avec Guilty qu’avec O.C pour Trophies ?

Apollo Brown : C’est une expérience personnelle, tout dépend du MC. J’ai toujours été fier de représenter Détroit, mais je n’ai pas vraiment un son « à la Detroit ». Je n’ai pas le swing de la plupart des producteurs de la ville. Mon son sonne East Coast. J’ai grandi avec ce son. Ramener des rappeurs comme Guilty, c’est amener la touche qui lui appartient. Je ne suis pas vraiment de Détroit. Je connais bien car ma famille vit ici, mais la véritable expérience de Détroit est vécue par des personnes comme Guilty.

Guilty, qu’as tu  voulu apporter sur Dice Game ?

Guilty Simpson : Je n’avais pas d’idée préconçue de ce que je voulais faire avant d’entendre les sons. Je suis allé dans la direction que la musique m’indiquait. Je ne fais pas tellement de chansons avec des sujets en particulier. Le beat influence l’orientation de mes textes. J’absorbe le beat, et la première chose à laquelle je pense sort de mon cerveau. Une fois que je sens le truc monter, je vérifie pour voir si c’est vraiment ça que j’ai envie de transmettre. Si le beat transpire ce que j’ai envie de dire. J’écris à partir de là. Après, toutes les contributions vocales que j’ai faites sur l’album sont d’abord dues  à mon paysage musical.

En ce moment on parle beaucoup de la scène de Détroit… les Clear Soul Forces, Danny Brown…Pourquoi la scène de la ville est-elle tant en ébullition?

Guilty Simpson : Cette ville est sous pression. Il existe une menace constante et directe du fait de la pauvreté. Tu le vois, tu le sais. À travers des membres de la famille, les amis, tous les gens qui vivent à tes côtés ! Si tu ne travaille pas, tu peux te retrouver à la rue du jour au lendemain. Si j’étais dans un environnement où la pauvreté n’explosait pas si facilement, peut-être que je ne pourrais pas être créatif comme ça. Face à un tel sentiment d’urgence, tu comprends que ce n’est pas parce que tu as un talent de rappeur que tu peux décrocher un contrat pour sortir un disque. Il faut que tu bosses, tout en sachant que c’est la loterie. Imagines toi en tant que petit garçon : ton père bosse dans une usine de voitures. Il en est fier, mais la boîte menace de fermer. Tu t’aperçois que l’institution dans laquelle ton père travaillait peut mourir.

Je ne dirais pas que ça fait paniquer, mais quand tu commences à avoir conscience de tout ça, tu comprends que ça peut arriver à n’importe qui. C’est une des plus grandes réalités de chez nous. Détroit a beau être une ville de la classe ouvrière qui met les mains dans la merde… au moins on bosse vraiment pour avoir ce qu’on a. Et même si de Eminem à Danny Brown les expériences sont différentes, la souffrance est un sujet récurrent ici. Danny Brown aime faire l’idiot mais dans son titre « Grown Up », il explique clairement que la vie est un combat. C’est une lutte pour la survie. Je pense que cette idée de lutte est omniprésente chez la plupart des artistes originaires de Détroit. C’est peut-être pour ça que la créativité est aussi forte ici.

Connaissez-vous la scène hip-hop française ? Quelques groupes ?

Apollo Brown : Alors attends… Nous on connait Mc Solaar ! Le duo avec Guru tu vois ! Je suis un grand fan de Gang Starr, donc forcément… Je connais IAM aussi. J’ai fait des allers-retours en Europe, et j’ai pu rencontrer quelques personnes, mais c’est difficile car je ne comprends pas la langue. Je connais surtout les beatmakers, car la musique est universelle ! J’ai fait un featuring avec un super producteur, Dj Duke. Il m’a donné des beats récemment et il est vraiment talentueux. Un mec aussi, qui s’appelle Astronaute. C’est vraiment top. Il fait beaucoup de bruit chez nous.

 Et vos concerts sur place ?

Guilty Simpson : Excellent, il y a une bonne énergie.

Apollo Brown :  On a fait Lyon.  C’est là-bas qu’on a vu Dj Duke. C’était vraiment un concert de dingue.

Des projets à venir ?

Guilty Simpson : J’ai un album qui va sortir, produit par les Quakers. Je bosse pas mal avec Geoff Barrow (un des producteurs de Portishead) et Katalyst. Ils sont tous les deux en Angleterre. Il y a pas mal d’autres trucs, mais bon, je ne vais pas en parler car il n’y a rien d’officiel. Ce que je peux dire, c’est qu’il s’agit des projets les plus importants que j’aurais fait jusqu’à maintenant. Ça arrive !

Apollo Brown : Je vais sortir un album groupé qui s’appelle Ugly Heroes. Ça sort en mai. Il y a de gros projets qui arrivent d’ici la fin de l’année. Ça grossit ! C’est de mieux en mieux. Il y a de plus en plus d’argent aussi ! Mais tout n’est pas qu’une histoire de succès commercial. Je travaille avec les gens qui font des bons trucs. J’apprécie être avec des gens biens.  La sincérité qu’ils dégagent me fait travailler dur.

Apollo, dernière question : comment parviens tu à obtenir cette pureté dans le son? Quel est ton secret au niveau du mastering ?

Apollo Brown : Et bien… je connais mes baffles ! (Rires) Ce que je peux dire, c’est que tout découle de la bonne manipulation des sons. Je sais comment le faire sortir de mon système. J’essaie juste d’être bon dans ce que je fais. Je ne dis pas ça de façon prétentieuse, c’est juste une façon de voir les choses. Tu ne peux pas être bon partout, alors quand tu penses tenir quelque chose, autant te donner à fond là dedans. Même si ce n’est qu’un seul domaine, autant s’y concentrer de tout son être pour essayer de devenir un maître en la matière.

Je m’efforce d’essayer des choses nouvelles pour voir ce que ça donne. Je fais juste ma musique, et peu importe comment l’industrie se positionne par rapport à ça. Je ne crois pas aux standards de l’industrie, c’est de la connerie. Il faut faire les choses comme tu les sens, comme tu veux le faire sonner, avec les percus que tu veux utiliser. Si elles ne sont pas fortes, ça n’a aucune importance. C’est ton style. Si tu aimes ce que tu fais, continue. Pareil pour les lyrics : craches ce que tu veux, peu importe. Il faut s’accrocher. Même si tu fais quelque chose de différent, continue. Il y a un bien un moment où ça finira par rentrer dans la tête des gens.

Propos recueillis par Paul Muselet
Un grand merci à Eclectik Circus et Jerkov
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5 réponses pour l'instant.

  1. kimok
    19 février 2013 at 2013-02-19T21:27:27+00:000000002728201302

    chouette interview les gars!
    apparemment vous avez kiffés autant que nous la venue des mastodontes :-) ça fait plaisir !

    ah, et accessoirement c’est Eclectik CIRCUS ;-) héhé

    à vite en soirée ou ailleurs!!

    • Quali
      20 février 2013 at 2013-02-20T12:10:38+00:000000003828201302

      oupsss c fait! à bientôt ;)

  2. William
    21 février 2013 at 2013-02-21T19:12:58+00:000000005828201302

    Super interview , je les ai vu a Nantes Mercredi dernier , vraiment c’était génial ! Apollo Brown assure la relève et marquera cette période dans les annales du Hip Hop .

  3. jimenez
    22 février 2013 at 2013-02-22T12:07:09+00:000000000928201302

    Certain!

  4. indapit
    7 mars 2013 at 2013-03-07T15:54:59+00:000000005931201303

    Apollo Brown & Guilty Simpson – Live @ Glazart (playlist) : http://www.youtube.com/playlist?list=PLIfD0A4TovI7bFvaw8M-kLwAQMzaeXp6g

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