Il y a trois ans, nous invitions le californien à jouer au bar le Madrugada à Toulouse. Seul avec sa boîte à rythme, il avait fait de cette mini-date une soirée mémorable pour la petite cinquantaine de présents. L’année suivante, il jouait au Bikini devant 1500 personnes en première partie de Cunninlynguists. Le challenger avait littéralement retourné la salle. Ébahit, le public se posait la même question : « C’est qui ce mec » ?

Raashan Ahmad. Simple, discret et terriblement talentueux. Petite interview à l’occasion de la sortie de son troisième album, Ceremony.

Comment as-tu découvert le rap ?

J’ai toujours rappé, mon grand frère faisait du hip-hop. Même quand j’étais petit, je lâchais des lyrics. Ça a toujours été présent dans mon univers. C’est un peu dur d’évoquer un « point de départ ». On faisait des freestyles avec les potes, pour rigoler. Ça a toujours fait partie de mon éducation. Je me souviens d’un épisode marquant : à l’époque j’étais dans un groupe de danse. On était à une audition et on s’est rendu compte que le jury cherchait plutôt un groupe de rap. Et moi je leur ai dit « les gars, je suis un MC ». Et je me suis retrouvé à poser des textes au lieu de danser. C’est là que j’ai décidé de me lancer.

Tu es né à Trenton. Pourquoi avoir rejoint la West Coast ?

C’est mon père. Quand j’étais très jeune, il  a décidé de bouger à Los Angeles. À Trenton, il n’y a rien du tout. C’est une zone très pauvre, avec beaucoup de gens très bien, mais peu d’opportunités. La Californie, c’est un bien meilleur endroit pour faire des trucs cools au lieu de s’attirer des ennuis.

L.A t’a-t-elle influencé musicalement ?

Pour sûr ! Je viens du New Jersey, j’ai vécu à Boston. Mais je suis un mec de la West Coast ! Quand tu écoute des choses comme The Pharcyde ou Jurassic 5, tu pénètres dans mon univers. Alors que le son du Wu-Tang, c’est plus l’hiver, le froid. Moi je roule définitivement avec la côte ouest ! Mes instrumentaux sont de cette vaine. Ce n’est même pas quelque chose de voulu, c’est juste comme ça. J’aime ce son.

Que deviennent les autres membres de Crown City Rockers ?

On est toujours un groupe. On a fait une chanson tous ensemble sur mon dernier album. Ils ont tous des projets perso. Tout le monde continue à faire de la musique.  J’ai décidé de continuer en solo, car jouer avec un groupe c’est parfois compliqué. Voyager ensemble par exemple. Les gens nous connaissent en tant que Crown City, mais nous ne sommes pas assez connus pour être invités dans les salles de concert. Personne ne peut payer 5 billets d’avion pour un groupe underground. On fait toujours des concerts, mais à la maison, à Oakland. D’ailleurs, on va sûrement sortir un autre album ensemble. J’espère !

Avancer seul, ça me permet de collaborer avec d’autres artistes, en France avec 20 Syl, ou en Australie avec Ta-Ku… ça me permet de m’évader. J’aime aller dans toutes sortes de directions, explorer tous les moyens de progresser dans le processus de création.

Qu’as-tu voulu apporter en plus avec Ceremony ? Pourquoi ce nom ?

Je l’ai appelé Ceremony, parce que…je ne sais pas si vous vous rappelez, mais l’année dernière, la vie sur notre planète était censée se terminer ! En fait j’étais en train de finir mon album dans le désert au Nouveau Mexique. On passait du temps avec des gens du coin. Là bas, ils font des cérémonies pour tout ! Pour manger, dormir…tout est cérémonial.  C’est la cérémonie de la rencontre, entre des gens de San Fransisco, d’Afrique, de Chicago… tout un rassemblement de cultures. C’est ça que je voulais faire, en utilisant le hip-hop comme base, pour le décliner au maximum, pour produire quelque chose qui ne soit pas seulement un album de « rap old-school ». Un album qui rappelle l’époque, mais qui en même temps nous pousse vers le futur.

Tu as beaucoup d’invités sur l’album (Homeboy Sandman, etc..). Comment as-tu choisi les MCs et les chanteurs présents sur l’album ?

Je ne choisis rien ! Ce sont les univers qui me choisissent. C’est une histoire de rencontre. Je fais des concerts, je me réveille dans une maison à la plage, et à côté, il y a des gens qui font du son… Je vais là où ça me semble cool. Par exemple, quand j’ai entendu la chanson « No No No » que 20syl (C2C) a produite, j’ai directement pensé à Homeboy Sandman que j’ai rencontré à Londres. On a traîné ensemble au show de Gilles Peterson…et ça s’est fait naturellement. L’exemple le plus parlant : je suis à Vienne, je me réveille, j’entends de la musique dans la pièce à côté, et là, je rencontre un producteur qui finira par produire 3 morceaux de mon album. C’était aussi un des objectifs de Ceremony. Avant je me focalisais sur mes prestations en solo, mais maintenant, je suis arrivé à un point où je recherche toutes sortes de collaborations, pour qu’elles m’apportent d’autres choses. Qu’elles me tirent vers le haut !

Comment as-tu rencontré 20Syl et Ta-Ku ?

J’ai rencontré 20syl via des amis communs (Blackalicious). La première fois que je suis venu en France, des gens supers sont venus à mon concert. Il était dans la salle. Il m’a invité à tourner avec eux. On est juste devenus potes. Ta-ku, c’est un ami de longue date ! Je l’ai rencontré par les Paper Plane Project, un groupe australien. C’est un super beatmaker.  Il a déjà très largement participé aux albums précédents. Sur Ceremony, il a produit 3 beats. C’est une collaboration fructueuse, vraiment. Ce qui est cool, c’est qu’il commence à être reconnu par le public. C’est une vraie chance d’avoir pu faire des morceaux avec lui.

Dans tes lyrics, tu développes une vision très positive du hip-hop. Certains te reprochent un certain angélisme. Qu’est ce que tu as envie de leur dire ?

Pour moi, le monde a besoin d’équilibre. Quand j’écoute du rap, 95% des morceaux sont sombres ! Ce n’est pas tant la négativité du propos, mais il y a beaucoup de rap de rue, de quartier. Ça parle de flingues, de tunes… C’est cool, je kiffe ça aussi. Mais ce n’est pas moi. Ça ne me ressemble pas. J’essaie juste d’être moi-même. La meilleure personne que je puisse être. L’important dans le hip-hop, et je ne suis pas le seul à le dire, c’est d’affirmer qui tu es. D’être authentique, tout simplement. Je suis passé par tellement de galères et de douleurs dans ma vie… Aujourd’hui  je suis dans une phase de célébration ! Je veux juste célébrer la bonté de la vie à mon égard.

Quel souvenir gardes-tu de ton dernier passage à Toulouse, en première partie de Cunninlynguists ?

Mec… un des dix meilleurs concerts de ma vie ! J’ai adoré. Je n’avais aucune idée de l’ambiance qu’il y allait avoir. Quand je suis monté sur scène, j’ai vu la foule… tout le monde était chaud ! C’était un moment magique… les soirs où il y a une bonne alchimie. Tu le sens vite, il y a quelque chose dans l’air et ça fonctionne. J’espère pouvoir revenir bientôt.

Tu peux nous conseiller des petits sons avant de partir ?

J’en ai deux sous la main :

–> Blu & MED – Burgundy Whip (prod. by Madlib)

–> First Light  Ft. Del The Funky Homosapien – Lighters

Un dernier mot ?

Quali District : dites aux gens de Toulouse que j’ai envie de revenir !
À très bientôt !

 

Propos recueillis par Ian Oxley et Paul Muselet.