On disait de Rocca qu’il n’était plus dans le coup, qu’il incarnait un âge d’or révolu, qu’il avait tiré un trait sur la scène hexagonale…  Et pourtant. Plus de 10 ans après le début de son aventure new-yorkaise avec Tres Coronas, 20 ans après la sortie de Conçu pour Durer, El Original est toujours là. Nous nous devions d’inviter Rocca à Toulouse, ne serait-ce que pour goûter aux plaisirs d’une bonne avalanche de classiques. En plus, on le savait plutôt bon client en interview…

Retour sur certaines zones d’ombres, entre la formation de Tres Coronas, ses rencontres dans le Queens, les tournées en Amérique Latine, sa vision du rap actuel, et les deux prochains albums solo à venir : Bogota-Paris et El Fenix. 

On voulait revenir avec toi sur un moment précis de ta carrière, quand tu es parti à New York au début des années 2000. Tu disais ne plus te reconnaître dans le hip-hop français.

Rocca : Il faut bien regarder le contexte ! C’était en 2001, pile au moment où Skyrock prend le monopole sur le rap. Moi qui venais de l’underground, où c’était la rue qui décidait qui allait percer, je voyais une radio qui prenait les commandes… En plus, on savait très bien qui étaient ces gens. Ils n’avaient rien à voir avec notre culture. Tu imagines ? Le mec va se ramener en studio pour écouter ce que tu fais, et te dire comment tu dois structurer ta musique, pour savoir s’il va la mettre dans sa putain de radio… T’es fou ou quoi ? En plus, je n’étais pas le même Rocca. Aujourd’hui je suis posé, mais avant j’étais une petite teigne! Un écorché vif, à fleur de peau. Ce qu’il faut savoir c’est qu’en 2001, mon morceau « Falsedades » sonnait déjà dans les ghettos de la communauté latine aux Etats-Unis. Je faisais déjà des tournées en Amérique Latine, des concerts dans les salles underground de New York. À Brooklyn, dans le Bronx, le Queens…

Tu avais déjà un autre répertoire…

R : Exactement. Et puis, j’étais dans un autre état d’esprit.  Je trainais beaucoup avec PNO. Quand je retournais à Paris, j’étais complètement décalé. Elevación a été très critiqué, car la vibe était new-yorkaise.  Les français étaient plus fermés à l’époque. Mais attention, je ne dénigrais pas le rap français. Je suis son fils, je l’adore. Le truc c’est que je kiffe aussi le rap latino. J’ai senti que c’était le moment de faire autre chose. En plus je m’embrouillais avec ma maison de disque. J’étais entre deux mondes. D’un côté j’étais en pleine expansion, et de l’autre mon univers se rétrécissait. J’ai choisi. Je voulais m’ouvrir et voir ce qui allait m’arriver.

 Comment s’est formé Tres Coronas ?

R : Mon frère partait souvent en vacances en Colombie. Il trainait avec des cousins qui étaient à fond dans le rap. Mon frère faisait un peu ma promo au pays. Il leur ramenait des CD. C’était au moment de Conçu pour durer avec la Cliqua. Dans certains couplets je lâchais déjà des petits mots en espagnol. Ce n’était pas grand-chose mais ça les faisait trop kiffer ! À l’époque, Pancho (PNO) vivait à New York, mais il allait aussi en vacances en Colombie. Il a rencontré mon frère et ils sont restés en contact. De mon coté, j’allais toujours faire mes mastering à New York. Un jour, j’allais bosser sur un son de la Cliqua et j’ai proposé à Pancho de passer au studio. On avait pas mal d’amis en commun, on s’est tout de suite très bien entendus. On a commencé à trainer ensemble et à enregistrer des morceaux. Il est même venu à Paris une fois.  Au bout d’un moment, on s’est retrouvé avec une dizaine de titres. Une maquette correcte. PNO m’a demandé : « qu’est-ce qu’on fait de ces morceaux » ? Pour moi, une mix-tape à l’époque, c’était forcément une cassette. Pancho me fait : « Vas-y on sort une mix-tape album ». Ah bon ? Je ne captais pas le délire, j’étais dans un schéma franco-français, genre le maxi, puis l’EP et ensuite l’album. Lui il n’était pas là dedans, il voulait tout balancer direct dans la rue. C’est ce qu’on a fait… et ça a marché. Les distributeurs nous en redemandaient sans arrêt. Quand on m’a dit combien on en avait vendu je ne voulais pas le croire. Je suis allé là-bas direct. On nous appelait de partout pour des concerts. Comme ça marchait fort, j’ai fait le grand saut en 2002.

Reychesta faisait déjà partie du groupe ?

R : Non. D’ailleurs si tu regardes bien, tu verras que je pose avec PNO sur la pochette d’Elevación. J’étais en train d’enregistrer l’album, et Pancho m’a appelé. Il voulait me présenter un dominicain. Il le trouvait bon. Ça a été une erreur. Dès le début je ne l’ai pas aimé. C’était un bon freestyler mais il n’écrivait pas ses textes. Il fallait le gérer de A à Z, être tout le temps derrière lui…

L’image du groupe a-t-elle changé après son départ ?

R : Non, car après l’album Nuestra Cosa on a fait une tournée de un an et demi aux Etats-Unis et en Amérique Latine. Mêmes les radios new-yorkaises nous jouaient. Et YouTube est arrivé à ce moment là. Reychesta a su s’en servir pour embobiner les gens. Ça a créé des ragots. Mais bon… ça n’a pas eu de conséquences au final.

Dès le départ, tu voulais te différencier du rap américain. Pas seulement au niveau de la langue, mais aussi dans ta musique. Quel a été le déclic ?

R : Je vais te répondre tout de suite. J’étais dans le Queens. Or, les parisiens ont beaucoup copié le style du Queens. Avec La Cliqua, on s’en inspirait beaucoup. Quand je suis allé dans les ghettos, j’ai rencontré les gros producteurs. Ceux qui produisaient pour Capone-N-Noreaga, Mobb Deep, Infamous Mobb… Ce n’était pas des nerd, ou de simples programmateurs. Rien à voir ! C’étaient des cailleras qui faisaient du son. Quand je leur amenais mes morceaux, je pouvais le voir dans leurs yeux : ils détestaient ça. «Pourquoi ils pompent le son du Queens ? Ici c’est Queens mother fucker, on n’est pas chez les frenchies ! ». C’était vraiment chaud. Je ne comprenais pas. Au début j’ai même failli me friter avec des mecs, car ils me manquaient de respect. C’est là que j’ai commencé à tilter. Pour eux, on copiait leur vibe. J’ai fait le même constat avec Tres Coronas. Ils n’aimaient pas entendre le rap de chez eux rappé dans une autre langue. Il y avait beaucoup de latinos qui posaient : les Fat Joe, Big Pun, Cypress Hill… Mais comme les textes étaient en anglais, ça passait. Du coup, j’ai changé ma manière de fonctionner. Je me suis dis « ok, on va mettre notre musique latine à l’intérieur ». On va prendre des samples, on va taffer avec des musiciens, et on va amener une autre saveur. C’est à ce moment là que les maisons de disque se sont intéressées à nous. On a créé une sonorité « rap latino ».

En matière de rap latino, le public européen s’est focalisé sur Orishas. Quel regard portes-tu sur ce groupe, qui a fusionné hip-hop et musiques cubaines ?

R : Pour moi, leur premier disque est un classique. A Lo Cubano… un bête d’album. La musique cubaine en rap. Parfait ! Je kiffe un peu moins les autres albums. Pour moi, il y avait une vraie identité quand mon ami Liván (Flaco-Pro) faisait partie du groupe. Tu pouvais vraiment sentir la street de La Havane !

Avec Tres Coronas, tu as beaucoup tourné en Amérique Latine. Sur les vidéos on s’aperçoit que l’ambiance n’a rien voir avec ce qu’on peut connaitre en Europe. As-tu dû réadapter ta façon de faire du live ?

R : Complètement. Déjà je n’ai pas le même répertoire. Tu ne me verras jamais faire « Tué dans la Rue » ou « Les Quartiers Chauffent », car ils ne les connaissent pas. Avec Tres Coronas j’ai sorti 7 albums, et les latinos connaissent bien les morceaux. C’est pour ça qu’aujourd’hui, je sors les titres en français et en espagnol. Je m’adapte aux deux continents, sinon c’est un double travail ! Niveau ambiance ça n’a rien à voir, c’est sûr. Déjà, la moitié du public, c’est des meufs ! Ça crie plus. Il y a une autre euphorie, une autre ambiance.


Et ça craque des fumigènes !

R : En Colombie on a déjà fait des concerts où ça tirait en l’air ! Les mecs s’émotionnent et se mettent à sortir les flingues. Tout le monde est content. Mode western ! Toi tu es sur scène, et il faut bien continuer…

As-tu ressenti des différences selon les pays ?

R : Bien sûr ! Les réactions sont très différentes. En Bolivie par exemple,  l’ambiance est « indigène ». C’est assez dur à expliquer, il y a une euphorie, mais elle est contenue, calme. Comme une sorte de mysticisme. En Colombie… ça dépend l’endroit où tu vas, mais en général il y a plus d’afros. C’est un autre délire. C’est un peu pareil au Venezuela et à Panama. Au Mexique et au Chili, ils sont très euphoriques. En Argentine c’est plus calme. Tout est histoire de métissage. On ne peut pas dire qu’il y ait un public latino-américain. Un public européen non plus d’ailleurs. Un jour j’ai joué en Pologne, et franchement… c’était le feu. On aurait dit des latinos, sauf qu’ils étaient blonds aux yeux bleus. Ça sautait, ils étaient à fond dedans.

On en parle assez peu, mais comment le public espagnol a-t-il reçu Tres Coronas ?

R : Quand nous y sommes allés c’était mortel. Bizarre aussi. Le public est divisé en deux : les latino-américains d’un coté, et les espagnols de l’autre. Je parle de ce que j’ai vu en tout cas, de 2003 à 2007. Il suffit d’observer : leurs groupes de rap phares sont composés d’espagnols. Ce n’est pas comme en France.  Chez nous, l’intégration s’est faite direct. Dans nos groupes il y avait des blancs, des noirs… Il n’y à qu’à voir NTM, IAM… les gens étaient mélangés.

Pour revenir sur le rap en France, trouves-tu la scène aussi fermée qu’au début des années 2000 ?

R : Ça a beaucoup changé. Aujourd’hui la palette est très large. Tu as toutes sortes de raps. Malheureusement, le rap médiatisé tourne autour de 4 groupes. C’est dommage car le niveau est énorme. En plus il y a un marché. Des mecs vivent en mixant du rap, en réalisant des pochettes, des clips… Aujourd’hui tu peux animer une émission de radio en ne passant que du rap français. Il y a une industrie !  Le problème, c’est que les gens qui la manipulent se concentrent uniquement sur ces 4 groupes. Et pour moi, ce ne sont pas les plus intéressants. Du coup je n’écoute pas la radio, je préfère me fier aux sons que mes potes me font écouter. Aux Etats-Unis c’est autre chose. Même les numéros 1 ont des tracks de fou. Mais bon, c’est leur culture. En France, on a pris une culture étrangère, et on l’a adaptée à une mentalité qui n’a vraiment rien à voir. Donc partant de là… notre évolution ne sera jamais logique. Prenons un exemple : la majorité des rappeurs français sont d’origine africaine. Or, quand tu écoutes les sons actuels, l’influence africaine est quasi-absente.  Tout le monde copie le style des américains. Certains mecs comme Youssoupha font l’effort de ramener ce côté cainf. Je trouve ça intéressant. Ça n’a rien à voir avec les paroles. De dire que tu es cainf ou que tu manges du mafé. C’est la musicalité avant tout ! Les rythmes africains ne sont pas assez exploités selon moi. Tout le monde s’est jeté sur le boom-bap et ça continue encore aujourd’hui.

Et ton actualité en 2014 ? Toute à l’heure, tu nous as parlé de deux albums…

R : Je vais sortir un album en octobre 2014, le second en 2015. J’ai beaucoup de matière ! Le premier s’appellera Bogota-Paris. Un morceau va être lâché dans les jours qui viennent, avec un clip : « Vatos Locos ». Un autre s’appellera « Mythomane.fr », puis « Babyface », avant le mois de juin pour annoncer l’album. Il y aura 14 titres, en préparation à El Phenix.

Bogota-Paris sera plus classique ?

R : Pas « classique », car j’ai de grosses orchestrations. Des sections cuivre de quatre trompettes et quatre trombones issus de Grupo Niche, le meilleur groupe de salsa en Colombie. Ça blague pas ! Il y a de l’accordéon aussi. À côté de ça, j’ai de grosses instrus trap, et un peu de boom-bap. Il ne s’appelle pas Bogota-Paris par hasard. Il y a des vibes latines et parisiennes. Parfois les deux se mélangent. Vous allez kiffer. Mon premier album s’appelait « Entre deux Mondes ». Là vous allez le vivre musicalement !

El Phenix ?

R : C’est un concept. On en parlera en temps voulu, car c’est nettement moins accessible. J’ai déjà pas mal de titres enregistrés. Je préfère présenter Bogota-Paris dans un premier temps, il préparera les gens à ce qui arrivera ensuite.

Tu vis maintenant en Colombie. Qu’est-ce que cela a changé pour toi au niveau musical ?

R : Beaucoup de choses. Je m’inspire énormément des musiques que j’entends. Je prends les éléments que je trouve autour de moi, et je les assaisonne. Je fais partie du hip-hop. Je n’ai pas besoin d’en réécouter pour me sentir dans cette vibe. En changeant de continent, j’ai esquivé les tendances du rap français. J’amène ma vérité, mon intégrité, ma sincérité. Pour moi, c’est la seule façon de s’inscrire dans le temps.

Avec le recul, quel morceau te représente le plus ?

R : La première pierre que j’ai mise à l’édifice. Ma fondation : « Comme une Sarbacane ». De la technique, de l’ égotrip, des textes, et un peu d’Amazonie ! Ce morceau synthétise parfaitement mon univers musical. La poésie, la street, le flow, le registre des voix…

Un dernier message pour ceux qui nous lisent ?

La révolution ne sera pas à la télévision ! À la radio non plus !

 

 

Propos recueillis par Paul Muselet