Après l’étonnant « Bora », nous découvrions il y a 4 ans la musique d’Erwan Cortex : une techno minimale planante et profonde, toute en retenue. Malgré une certaine timidité, l’obsessionnel et aérien Spanish Breakfast respire la spontanéité des débuts. Labellisé Infiné, ce premier album en impose. À l’image du cristallin « Aya Maya », Rone cultive l’art et la manière d’hypnotiser l’auditeur par petites touches de morphine. Frôlant déjà l’addiction, l’élixir sonore du français ne demandait qu’à être réinjecté dans nos oreilles. Deux ans plus tard (et un déménagement à Berlin), Rone confirme avec un maxi de transition contenant son petit chef d’œuvre : le magistral « So So So ».

Autant vous dire que nous attendions le plat de résistance avec impatience. Se jouant patiemment de l’enthousiasme de son public, Rone a tranquillement préparé son album dans sa nouvelle ville d’adoption. Il n’a cessé de le répéter : l’atmosphère berlinoise le « stimule » et l’ « inspire ». Le parisien semble avoir trouvé son équilibre et nous sert Tohu Bohu sur un plateau d’argent, illustré d’une pochette graphique et attrayante. Entre excitation et appréhension (attitude légitime à l’écoute d’artistes aussi talentueux qu’avares en projets), nous n’avons qu’une interrogation : le disque sera-t-il à la hauteur de nos attentes ?

S’installant dans nos enceintes, les premiers morceaux donnent un premier élément de réponse : nous avons globalement affaire à un bon album. Pourtant, l’extase n’est jamais vraiment au rendez-vous. Rassasiés d’un côté, nous avons la désagréable impression de rester sur notre faim.

Rassasiés, parce que des morceaux tiennent toutes leurs promesses et donnent un cachet indéniable à Tohu Bohu. Émotionnellement riche et produit avec classe, « Bye Bye Macadam » ressemble fort au récit d’une fuite hors de la grisaille pour des horizons urbains où les espaces verts seraient rois (ça ne vous rappelle rien ?). Construit à la manière d’un « So So So », le thème est simple, récurrent, mais diablement efficace. Du Rone en somme. Le plaisir de l’envol se prolonge avec « La Grande Ourse » et « King of Batoofam ».
Agréables à défaut d’être audacieux, leur univers ne rivalise pas avec le génie de certaines productions plus anciennes (notamment « Nakt », perle sonore toute en relief). Rone a parvient tout de même à varier les plaisirs avec des tracks plus enlevées (« Fugu Kiss »). Mettant sa légendaire retenue de coté le temps d’un morceau, on aurait presque envie de le voir suivre cette voie plus franchement.

Sur notre faim, parce qu’il est difficile de faire le lien entre des morceaux très différents et relativement décevants. Sur « Parade », Rone s’aventure vers des sonorités lumineuses où le clavier domine jusqu’à l’outrance. Sans réelle personnalité, ce titre s’écoute d’une oreille, et en toute vraisemblance, ne restera pas dans les mémoires. Le plus frustrant est d’assister à l’échec d’une incursion hip-hop culotée : un Let’s Go en featuring avec High Priest, MC charismatique du groupe Antipop Consortium. Si l’intention est bonne, Rone ne transforme pas l’essai : la collaboration à distance saute aux yeux et la sauce ne prend pas. Éxtrêmement travaillé et revu en studio, l’ovni du LP ne retranscrit pas l’énergie qu’augurait une telle prise de risque. La prestation de l’américain passerait presque inaperçue… Dommage !

Plus mainstream que le précédent, Tohu Bohu apparait décomplexé, mais nettement moins convaincant. Ce qui ne serait pas le cas en live !

Selon les rumeurs, ses dernières prestations scéniques valent le détour. Aux abonnés absents depuis le festival Empreintes Numériques il y a deux ans, on aimerait le revoir à Toulouse pour un petit set cuvée 2012…

Paul Muselet.