Un peu comme tout le monde, nous avons découvert les nantais de Soul Square en 2010 via leur premier album et le fameux morceau « Take It Back ». Depuis, ces irréductibles du boom-bap ont produit un excellent EP millésime 1 en compagnie du rappeur de Chicago RacecaR. À l’occasion de la sortie du second volume avec Jeff Spec (Mc originaire de Toronto), nous avons rencontré Arshitect pour en savoir plus sur ce millésime 2 cru 2014, et les méthodes de travail du quatuor…

Voici votre second EP en l’espace de deux ans. Ce millésime 2 a-t-il davantage mûri par rapport au premier ?

Arshitect : Je pense que nous avons murit le projet depuis la sortie de notre premier album. Mais au final, notre style n’a jamais vraiment changé ! Si notre musique évolue, la base reste identique : très jazz, très soul. Par contre, on l’adapte beaucoup en fonction du rappeur avec qui on travaille. Contrairement à un album que nous contrôlerions de A à Z, nous laissons une marge de manœuvre importante au Mc. Le premier millésime mélangeait vraiment le jazz et la soul. Sur ce second EP, le rappeur canadien était plutôt branché sur des sonorités soul efficaces et pêchues. L’atmosphère est beaucoup plus poignante dès le départ, alors que RacecaR pouvait s’adapter à n’importe quelle prod.

Pourquoi mettre en avant un rappeur en particulier? Comment être vous entrés en contact ?

Arshitect : Sur le premier album, nous avions invité plusieurs rappeurs. Ces deux EP sont des sortes de « mini-albums », des formats conceptuels où nous souhaitons mettre en avant un seul Mc. Pour le premier EP, c’est RacecaR qui nous avait contactés par l’intermédiaire d’un blog. Il vient de Chicago, mais il vit actuellement à Paris. Il cherchait des beatmakers dans son style. Nous lui avons proposé de commencer la série avec lui et il a accepté. Jeff Spec, je l’ai découvert par hasard en trainant sur facebook. Quelqu’un avait partagé son clip « Specnology ». Quand j’ai entendu ce morceau, je l’ai contacté dans la foulée ! Nous avons enregistré un premier morceau très rapidement, puis je l’ai fait écouter au groupe. Ils ont validé direct ! C’est « Heaven Knows », il figure sur le Millésime 2.  Je m’en souviens, à peine je lui envoyais la prod qu’il avait déjà fini d’enregistrer dans la nuit ! C’est assez rare de trouver des gens aussi réactifs, c’était encourageant pour la suite.

On se souvient d’une de vos collaborations avec Reach sur le premier millésime… Nous l’avions découvert sur les mix-tape de Dela, mais on sait finalement très peu de choses sur ce rappeur.

Arshitect : Il vient du Texas, on l’a aussi découvert sur les projets de Dela. Pour tout te dire, nous lui avions proposé de faire un millésime ! Il s’est avéré que nos prods lui plaisaient, mais au moment d’écrire dessus il ne le sentait pas. J’ai quand même réussi à récupérer un couplet de lui sur la seule instru qu’il ait vraiment aimé, celle de « One Time ». C’était quand même cool, car c’est un artiste que nous aimons beaucoup. Après, on ne le connait pas personnellement, ce serait difficile d’en dire plus. C’est un artiste underground et malheureusement ses projets restent un peu dans l’ombre…

Avec RacecaR, vous pouviez tourner en France. Qu’en est-il de Jeff Spec ? Sera-t-il présent lors des live ?

Arshitect : Nous avons réussi à programmer une petite tournée de trois dates pour la sortie de l’EP où Jeff Spec sera présent. C’est vrai qu’on le verra rarement en France. C’était un énorme avantage de pouvoir défendre les morceaux du Millésime 1 en compagnie de notre rappeur. Pour nos futures dates, nous pensons réadapter les morceaux avec RacecaR. On gardera les instrus et les mêmes refrains, mais il réécrira ses propres couplets pour que nous puissions les jouer en live en gardant la même vibe.

À première vue, les tracks instrumentales présentes sur l’EP ont été composées par binôme. Pour quelle raison ?

Arshitect : En fait nous n’avons pas vraiment composé en bînome, plutôt en solo. Deux noms s’affichent dans les crédits, car il y a le compositeur et le Dj. Quand nous produisons un album, il y a tellement de matière à apporter que nous avons l’habitude de bosser à trois. Ici, nous avons laissé davantage de place à la voix, donc nous pouvions nous permettre de construire les prods chacun de notre côté. Nous validons la version finale ensemble, puis nous l’envoyons  à Atom qui s’occupe du mix et des scratchs.

Du côté strictement musical, vos beats sonnent avec clarté et dégagent un certain optimisme. Est-ce la signature Soul Square?

Arshitect : Personnellement, quand j’écoute un morceau comme « My Home » sur le premier Millésime, je le trouve plus mélancolique qu’optimiste. « Heaven Knows » n’est pas particulièrement joyeux non plus. À mon sens les sentiments sont assez variés. Quand j’ai composé le morceau « Hear Ye », j’ai utilisé un morceau de soul assez triste. Je l’ai rendu rugueux, un peu comme pouvait le faire le Wu-Tang à l’époque. Au final je trouve que quelque chose de violent ressort de ce morceau.

Vous dites êtes de grands nostalgiques du hip-hop des années 90. Quel regard portez-vous sur la jeune scène américaine actuelle, qui rend elle-aussi hommage à ces références sous une forme plus actuelle ?

Arshitect : Nous sommes nostalgiques de cette période, mais c’est vrai qu’aux Etats-Unis, les bons sons dans ce style n’ont jamais réellement cessés de sortir. Il y en a forcément moins, mais quand j’écoute des gens comme Apollo Brown, Action Bronson ou d’autres, je ne peux que kiffer. Après, ces gens restent à l’écart du mainstream. En fait, nous sommes nostalgiques, car le mainstream ne reflète plus ce que l’on aime. Pour trouver  ce son, il faut chercher en marge. Avant, quand tu allumais ta radio, tu pouvais écouter d’excellents morceaux ! Ce n’est plus vraiment le cas aujourd’hui.

Quels autres rappeurs actuels appréciez-vous?

Arshitect :  J’aime beaucoup Joey Badass. Kendrick Lamar, les Black Hippy, toute cette équipe… je n’aime pas tout, mais il y a vraiment du bon. C’est le bon côté de la scène actuelle, ils peuvent se targuer d’arriver à faire évoluer le hip-hop avec fraicheur et dans le bon sens. Ils arrivent à réconcilier les sonorités d’aujourd’hui et ce qui se faisait à l’époque, en prenant le meilleur des deux.

 Que répondez-vous à ceux qui disent qu’on ne peut pas recycler éternellement les vieux vinyles et qu’il faudrait faire évoluer les productions hip-hop vers plus d’actualité ?

Arshitect : Je pense que c’est un faux problème. Il faut faire ce que l’on aime. On ne va se forcer à mettre des snares à la Neptunes juste pour sonner moderne ! Quand on fait un projet, on ne se dit pas qu’on va révolutionner le hip-hop. On fait ce que l’on sait faire, et si ça plait aux gens tant mieux. Si certains trouvent qu’on regarde trop dans le rétroviseur, tant pis ! Moi j’estime que le son que l’on fait en ce moment n’est pas un son  que l’on aurait pu retrouver dans les années 90. On utilise des outils modernes, on mixe des choses qui ne se faisaient pas avant. On a aussi des décennies d’influences que les gens n’avaient pas à l’époque. On a digéré les années 90, les années 2000… Notre son est résolument influencé par les années 90, mais il correspond à l’actualité.

Le morceau « Take It Back »  vous a fait connaitre au delà des cercles d’initiés. Pour quelle raison à ton avis ?

Arshitect : C’est vrai que ce morceau nous a fait connaitre de façon plus large. Aujourd’hui encore, tout le monde nous parle de ce morceau. Les gens continuent à l’aimer, il fait l’unanimité, et je ne saurais pas réellement dire pourquoi. C’est un peu notre « tube » ! J’espère qu’on arrivera à en faire un autre qui nous fera autant connaitre.

Quels sont les morceaux phares du Millésime 2 ?

Arshitect : Nous verrons comment réagira le public ! En tout cas, nous avons choisi de clipper le morceau Jeff Zep (en ligne depuis le 10 février, NDLR). Nous avons la tête dedans donc c’est assez difficile d’anticiper tout ça. Tu en penses quoi toi ?

« Bless », pourquoi pas ?

Arshitect : Pourquoi pas ? En tout cas je pense que sur le Millésime 2, les morceaux sont plus pêchus que sur le précédent. Le premier EP était vraiment jazzy, un peu plus chill. Celui-ci est plus ouvert, on va piocher dans du rock… ça bouge davantage.

Raashan Ahmad, ça pourrait être un bon choix de Mc pour le Millésime 3 non ?

Arshitect : Les gens vont trouver ça bizarre, mais… non je ne pense pas ! On a déjà collaboré ensemble par le passé, et il y a eu quelques soucis. C’était sur son avant-dernier album, il y avait eu des galères sur un morceau. Il avait pris des versions d’instru différentes que celle que je lui avait donné sans me le dire. Du coup je me suis retrouvé avec une prod non mixée entre les mains, et le projet a capoté. Pour tout dire, nous avons souvent eu des problèmes avec les rappeurs américains. Ils sont tellement dans le côté prolifique de la chose qu’ils ne pensent pas forcément au mix, ils posent sur du mp3 avec des qualités de son pas terrible… ça nous dérange vraiment car on essaie de tout peaufiner jusqu’à ce que de notre point de vue, le résultat soit parfait. On a commencé à collaboré avec des rappeurs pour le Millésime 3, mais nous ne sommes pas encore sûrs de notre choix, on va voir ! Honnêtement, trouver des gens qui soient à l’écoute, ce n’est pas toujours facile. Des problèmes d’égo peuvent apparaitre assez rapidement.

On arrive à la fin de l’interview… Du côté des classiques, quels albums mettent définitivement d’accord les beatmakers de Soul Square ?

Arshitect : Illmatic, les vieux Pete Rock… Mais nous ne sommes pas tous de la même génération. Guan a 40 piges, il a vraiment connu le début des années 90. Moi j’ai commencé à écouter du hip-hop au milieu des années 90. Le côté vraiment très old school, j’ai parfois du mal ! Guan et PermOne sont très Jay Dee, moi c’est plus Premier.

Un dernier mot ?

Arshitect : J’espère que ce deuxième Millésime plaira et qu’il touchera un maximum de gens ! Merci à vous !

Propos recueillis par Paul Muselet