Oldtimer du rap à Toulouse, le dénommé Tchad Unpoe n’est pas du genre à se reposer sur ses lauriers. Si ses albums se font rares, le MC n’a jamais lâché l’affaire, enchaînant featuring, collaborations et apparitions sur les scènes françaises. Disponible depuis le mois dernier, le Lp Undoe est à l’image du bonhomme: inattendu, original, et constamment tourné vers la nouveauté.

Une heure et quelques cafés avec l’intéressé ont suffit à nous convaincre de suivre attentivement son actualité dans les mois à venir. En attendant, parlons vrai: casseurs, Black Bloc, Keny Arkana, John Fulano, et misères et grandeurs du rap actuel.

C’est assez rare de rencontrer un rappeur toulousain actif depuis 1993, et qui sort un album en 2012 ! Peux-tu nous parler de tes débuts ?

J’ai commencé à Radio Campus dans l’émission Hocus Pocus* et j’étais encore lycéen ! (*Aujourd’hui Lodidodi sur Radio FMR) On écrivait les textes en cours et on allait les rapper à la radio avec MAD, mon groupe de l’époque. Là-bas on pouvait croiser KDD, Don Choa de la Fonky Family et d’autres comme Mead, Defré, Trait d’ Union…
Nous n’étions pas nombreux et on rappait tous sur des faces B (par obligation, pas pour la mode !). Après j’ai fait quelques concerts dans les MJC, puis j’ai arrêté pendant un petit moment. Mon premier projet solo, Emcique Furilla, est arrivé très tard en 2005. Tout ça pour dire que je ne suis pas un rappeur « régulier » depuis 1993 !

Emcique Furilla est un album engagé, c’est moins le cas de Musique de France, où tu reprends des classiques de la chanson française…

(Il coupe) Musique de France c’est plus une mix-tape. A l’heure d’aujourd’hui, je considère avoir fait deux albums : celui-ci (Undoe) et Emcique Furilla. Ce premier album, je l’avais réalisé seul, y compris les productions. Ça me tenait à cœur de faire du boom-bap à base de samples. Ensuite, j’ai rencontré des beatmakers de qualité qui faisaient ça beaucoup mieux que moi ! Ça m’a encouragé à me recentrer sur les textes et le rap. Entre temps, j’ai aussi sorti un maxi avec Keny Arkana (Le Poids d’une Ombre, en écoute ICI).

Tu as fait beaucoup d’apparitions sur différents projets, la bande originale de Mesrine et plusieurs compilations. Pourquoi avoir sorti l’album aussi tard ?

A la base, il aurait du sortir en 2009. Tous les morceaux datent de cette époque. Je voulais vraiment partir sur de nouvelles bases, avec l’apparition de beats électro. Ma rencontre avec Le N ?ko a été déterminante. C’est un beatmaker de Lyon. Sa musique est mortelle, il est dans la lignée post-Jaylib et on s’est vraiment bien entendus. D’autres producteurs ont bossé sur l’album : Teru, Jr. EakEe, Richard Colvaen, etc.

Qui est John Fulano ?

C’est mon personnage fictif ! J’ai repris le concept anglophone de « John Doe » (une personne décédée non-identifiée) en le comprimant à l’espagnol « fulano », qui signifie « monsieur tout le monde ». Ça me représente plutôt bien, car je rappe de plus en plus en trois langues. J’aime bien cette mosaïque de sonorités. Ça peut frustrer ceux qui sont très « rap français », mais en même temps… il y a très peu de seize mesures sur l’album. J’ai voulu couper les structures « attendues » et apporter du changement !

Tu apportes beaucoup d’importance au visuel de tes pochettes. On a l’impression que tu t’éloignes des représentations stéréotypées, type « street art ». Est-ce une autre façon de marquer ce nouveau départ qu’on ressent dans ta musique ?

Theablahblah s’est occupée du graphisme. Certains y voient du Salvador Dali, mais elle s’inspire plutôt du collage surréaliste. Ça change, et j’ai beaucoup aimé. On m’a toujours catalogué dans la case « rap conscient », ou « engagé ». Je viens de là c’est sûr, mais j’ai aussi ce côté technique et surréaliste, avec des collages dans le flow et toute une série de motifs sonores.
Je me sens très proche d’un gars comme Grems ! C’est un ami, et il le fait très bien. Quand on fait du rap depuis un moment, on apprend à assumer ses influences et à aller plus loin. Les goûts s’affinent aussi ! Je ne sais pas si tu connais Dajaz ? Il a sorti Soul Moon il y a quelques mois, avec plusieurs rappeurs du collectif La Fronce. J’ai fait une track avec lui (« Paradise Now ») qui est assez représentative de ce que j’ai envie de faire dans le futur : des morceaux hybrides et acides, avec des refrains rock !

Keny Arkana touche aussi à plusieurs styles. Vous êtes encore en contact ?

Ça fait un petit bout de temps qu’on ne s’est pas croisés, mais à chaque fois qu’on s’est vus on s’est très bien entendus. On a enregistré notre morceau à Marseille et j’en garde un super souvenir. Ça correspond vraiment à ma vision de la musique : faire les choses sérieusement sans trop se prendre au sérieux. C’est sa grande qualité, et ça n’enlève pas la pertinence du contenu. En studio, elle est efficace et très ouverte à la musique. Ça ne m’a pas étonné quand j’ai vu qu’elle faisait des morceaux chantés ou drum’n’bass..

En écoutant Undoe, on a tout de suite accroché sur « Black Bloq »….

La prod de Richard Colvaen est assez efficace, c’est vrai. Il est question de groupes indépendantistes anarchistes qu’on retrouve souvent en marge de manifestations. Ils prônent l’action directe et violente, contre les biens et les marchandises. C’est pour ça qu’il y a un préambule au début de la chanson.

Je me sens proche de ces mouvements quand il s’agit de réfléchir aux techniques de subversion. J’en parle aussi dans « Titre non défini ». La manifestation est une manière de protester et je l’appelle « révolte dans les clous », car c’est une méthode maîtrisée et attendue. On a présenté l’action violente contre les biens matériels et le mobilier urbain comme quelque chose de violent. Ça montre à quel point on s’est attachés aux biens qu’on possède. C’est l’esprit du capitalisme. La démarche Black Bloc envoie balader tout ça ! Tous habillés en noir.

Ça fait peur, mais ça montre une certaine réaction à la mesure de la violence subie, qu’elle
soit symbolique ou sociale.

Tu seras donc « toujours du côté des casseurs »…

C’était une phrase provoc’, je le reconnais. Elle est punchline ! Mais quelque part, oui ! C’est le prolongement pragmatique de ce que je pense. Il y a des choses à détruire, c’est certain. Ça parait violent, mais ça questionne l’attachement qu’on donne au matériel. Si ça permet aux gens de s’interroger, tant mieux. Après, il ne faut pas se mentir. Tous les systèmes de coercition des Etats on intérêt à faire passer ces gens pour des casseurs. C’est pour ça que j’ai utilisé le terme.
Ces « casseurs » sont toujours instrumentalisés. Quand ce sont des personnes issues des banlieues, on les considère comme des sauvages, car ils n’ont pas de contenu politique. Quand ça ne rentre pas dans les grilles de lectures attendues, et qu’il n’y a pas vraiment de représentant… la révolte n’a pas de légitimité ! Pourtant les émeutes de 2005 n’étaient qu’une réaction violente à d’autres violences.

Tu as collaboré avec des rappeurs tels que Sept, Soklak, Iris…
Quelles relations entretiens- tu avec cette connexion parisienne ?

J’ai rencontré Grems à Bordeaux, au moment où je défendais Emcique Furilla. Lui, il était sur son projet Airmax. Il m’a présenté Sept et Bool Champion. Je connais surtout Sept, un rappeur trop méconnu en France ! Je fréquente un peu moins les autres. Nous nous sommes vus à Montreuil avant de poser ensemble sur l’album de Bool Champion, a.k.a
Docteur Mahbool. Il y avait le morceau « J’Aurais » avec Logik et Sako de Chiens de Paille. C’était il y a 5 ans : on était tous trentenaires et on appartenait un peu à la même famille de rappeurs.

Que penses-tu de l’évolution du rap toulousain ? De plus en plus de groupes locaux montent sur scène, était-ce le cas il y a quelques années ?

Ça l’était mais il y a eu un long creux ! En ce moment, je redécouvre la scène locale, tout comme la scène rap français d’ailleurs. Je suis assez attentif, même si ce n’est pas toujours ma came ! Quand je participe aux soirées Drop The Beat, ou aux concerts de NRS Prod, je vois beaucoup de nouvelles têtes et ça fait plaisir !

Pour parler de la jeune génération, je trouve qu’elle a une grande qualité : elle est directement dans des motifs très riches. Spontanément, ils mettent des grandes tartes au niveau de la forme. Il y a du talent. C’est une qualité mais aussi un défaut, car cette énergie ne se retrouve pas forcément sur le contenu. Moi, j’aimerais bien me sentir bousculé ! Sans faire du rap « anti-société », je trouve que le côté subversif a été mis de côté. Tant d’énergie déployée pour faire parler de soi ! Aujourd’hui, les rappeurs font beaucoup d’égotrip, et ils se justifient en disant que c’est une pratique « normale » ou « classique » dans le hip-hop.

Il y a aussi cette façon de faire le buzz avec les clips. Ça me fait toujours halluciner de voir des jeunes clipper des faces B ! A l’époque on était prêts à faire l’instru la plus pourrie du monde, du moment que c’était la notre ! (Rires). Enfin… c’est comme tout, il y a du bon et du mauvais. Dans le bon, il y a ce côté « Just Do It » : on y va et on fonce ! Dans le mauvais, il y a cette logique de buzz, de grande folie autour des comptes twitter… J’ai peur que certains s’essoufflent ! Ils démarrent avec une notoriété de dingue, mais ils n’ont fait que quelques seize. J’aimerais bien qu’on nous propose des univers. A force d’enchainer les free-styles… j’ai peur que certains finissent par tourner en rond.

Pour finir, y a-t-il quelques rappeurs trop méconnus que tu souhaiterais mettre en avant ?

Dans mon « top 1» des rappeurs trop méconnus, il y a Sept, avec ses deux albums : Amnésie, et Le Jeu du Pendu ! Ecoutez-ça !

En beatmaker : Dajaz de La Fronce. Sinon: Kussay, et le duo Yocko-Incisif du Yacht Club. Ils sont de Montpellier. J’aime beaucoup Nemir aussi ! Il a le sens de la musique et du flow.

J’ai cru comprendre que tu préparais des clips ?

Oui ! Pas du clip pour faire du clip, mais dans une volonté de lier la musique à la vidéo.
Restez connectés ! Merci à toi !

 

Propos recueillis par Paul Muselet.