Il y a trois ans, nous entrions par hasard dans l’univers d’Ugly Tony au détour d’un lien Youtube avec le titre « The Tower of Babel » extrait d’At Nightfall. Instru démoniaque, et featuring de luxe avec King Magnetic, Alucard, Respect Tha God, et L.I.F.E Long. Chose étrange, la plupart des morceaux de l’album n’avaient été visionnés qu’une petite centaine de fois. En 2014, At Nightfall passe toujours aussi inaperçu, mais rien à faire, il continue de tourner en boucle dans nos mp3. Il n’est jamais trop tard : rencontre avec le beatmaker français en pleine préparation de son second opus, Time Flies

Comment se met-on au beatmaking quand on vient de Bourgogne ?

Ugly Tony : (Rires) Je ne sais pas si ça change beaucoup de choses en fait! Moins de contacts c’est sûr, et bien plus fermé qu’à Paris. Quand j’ai bougé là-bas j’ai rencontré du monde. Mais l’essentiel c’est d’avoir internet. Sans une connexion, jamais je n’aurais pu faire mon premier disque.  Pour en revenir à mes débuts, j’ai commencé par une phase d’essai, car je partais de zéro. Comme je n’avais pas envie d’investir dans du matériel, j’ai téléchargé une version de Fruity Loops. En plus, c’est ce qu’utilisait 9th Wonder, un de mes beatmakers préférés à l’époque. Pour moi, c’était la preuve vivante qu’il y avait moyen de faire quelque chose de bien avec cet outil.

Quelle est ta méthode pour composer?

Ugly Tony : Je n’utilise pas de MPC. Avec Fruity Loops, tu peux brancher des contrôleurs, donc on peut quand même faire du live. Au niveau de la méthode, je compose avec le logiciel, un clavier et ma souris ! Ça marche à l’imagination, quand je trouve un sample, je cherche dans ma tête comment je vais pouvoir le découper. L’ambiance, la rythmique, le swing… J’essaie de retranscrire ce ressenti sur ordinateur.

On a connu ton taf sur At Nightfall. Quelle identité voulais-tu donner à l’album ?

Ugly Tony : Au début quand j’’ai commencé le beatmaking en 2006, je voulais juste enregistrer deux-trois morceaux avec des rappeurs que j’avais contactés sur MySpace. Au bout d’un moment je me suis dis, pourquoi ne pas faire un projet ? J’avoue ne pas avoir eu de ligne directrice. Je faisais des beats. Au final, je me suis retrouvé une atmosphère assez sombre et pas mal de matière. Il y avait les deux en fait : une partie sale et dark, et une partie un peu plus soul. En enregistrant, j’ai trouvé le nom de « At Nightfall ». Ça faisait bien le lien entre les deux atmosphères. Ce passage de la lumière à l’obscurité retranscrivait bien la transition que je voulais faire.

Justement, l’artwork de la couverture est assez sombre. Pourtant certains morceaux ne correspondent pas à cette image, comme « Who I Am » avec Wes Restless et Robust…

Ugly Tony : C’est vrai que la couv est assez dark. C’est dans l’enchainement que j’ai essayé d’être à l’image du nom. L’album commence tranquillement. Quand tu passes la moitié du disque il y a un changement d’atmosphère.

Quelles sont tes sources principales quand tu composes ?

Ugly Tony : Quand j’ai commencé c’était un peu bordélique. Je construisais mon identité en cherchant un peu partout, je faisais des tests… Au fur et à mesure, un peu comme tout le monde, j’ai samplé de la soul, et je m’en suis lassé rapidement. Ces samples sont très malléables. Ça se découpe dans tous les sens, et ça passe. Et puis, la soul a été pillée par tous les beatmakers depuis un petit moment. On ne le ressent pas dans At Nightfall, mais je sample de plus en plus de morceaux de rock des années 70 et 80, du rock progressif. J’aime ce style de musique. Je n’avais jamais vraiment osé m’y attaquer par le passé. Par contre, je sample assez peu les musiques orchestrales. Je trouve ça trop chargé, ce n’est pas trop mon truc. Il m’arrive aussi d’ajouter de la compo avec des instruments virtuels. Ces petits détails peuvent faire la différence !

Les Mc’s présents sur At Nightfall sont issus d’horizons très différents. N’était-ce pas difficile de trouver une cohérence au projet dans ces conditions?

Ugly Tony : C’est un peu difficile, car il y a 23 morceaux sur le disque. Avec le recul, je me dis que c’était surement trop. Quand tu pars sur un long format, je pense qu’il faut apporter une certaine diversité. Cette diversité vient aussi du choix des MCs. Les voix sont très différentes, j’ai adapté les instrus à chacun des rappeurs.  Tous ces flows, ces lyrics… c’est très varié, mais en même temps c’était volontaire.

Avec des textes en anglais mais aussi en espagnol, avec Don Ksen, El Nucleo…

Ugly Tony : Oui, Don Ksen est chilien mais vit en France. On s’était échangé des messages sur MySpace. Quand j’ai déménagé sur Paris nous nous sommes rencontrés, il m’a présenté El Nucleo et on est devenus bien potes. Mais il y a surtout des américains. Le tout premier morceau c’était « In Between The Lines » avec The AbSoul Jah. C’est le rappeur le plus présent sur le projet. Je l’avais entendu en 2007 sur un morceau d’Al’Tarba, « Breeze Tru The Dark ». Son flow est mortel, très Queens. Il a aimé les instrus que je lui ai envoyées, il enregistrait rapidement. On bosse toujours ensemble, il vient souvent en France. Mais il y en a beaucoup avec qui ça ne s’est pas fait. En général quand tu contactes les américains, c’est tout de suite très business. Ils te demandent dans la plupart des cas de l’argent. Beaucoup ont accepté de le faire gratuitement. Pour les artistes plus connus, quand c’était des petites sommes, à la limite je pouvais le faire. La distance c’est une chose, mais c’est quand même mieux d’enregistrer en studio. Ça a pu être le cas sur « Use Your Mind ». Avec Don Ksen, on a profité de la venue de Termanology qui était à Paris pour un concert.

Dès sa sortie et encore aujourd’hui, At Nightfall est passé relativement inaperçu. A quoi cela est-dû à ton avis ?

Ugly Tony : J’ai fait très peu de promo. Il faut bien le dire, ce n’est pas trop mon truc ! À l’époque, je l’avais sorti sur un petit label américain : Fly Définition Music. Ça a assez peu tourné c’est vrai. Par contre il y a une anecdote marrante, j’ai appris que Dj Premier avait joué mon morceau « Ah Some » dans une émission radio ! L’instru de ce morceau détonne avec le reste de l’album. Je m’étais adapté au flow un peu fou de Tame One. N’empêche ça fait plaisir…

Pour revenir à l’actualité, tu fais partie du collectif Sick Diggerz ( Sick Diggerz « Overlordz », disponible en téléchargement libre depuis le 6 janvier 2014). Peux-tu nous parler des activités du crew ?

Ugly Tony: Tony Sick Digger a créé ce label. On s’est connectés via Dj Nix’On que je connaissais par Al’Tarba. Digger cherchait des beatmakers français pour faire un album d’une soixantaine de titres. En tout, nous sommes 8 beatmakers : I.N.C.H, Al’Tarba, Mistamaff, Junior Makhno, Dj Nix’On, Ganjak, Fonka et moi. Petit à petit cette team s’est transformée en label. Il y a une cohérence. L’univers est assez dark, mais sur le prochain album, nos identités se démarqueront davantage je pense. Après… on ne fera pas dans le dirty south, c’est sûr !

Le premier projet « Overlords » est assez épuré. Pourquoi ce format court ?

Ugly Tony : En fait le projet regroupe des tracks d’albums qui sortiront chez Sick Digger Records. Chaque beatmaker a son morceau. Il y en a quelques-uns d’I.N.C.H, car il a plusieurs projets en cours. C’est un aperçu de ce que tout le monde peut faire au sein du collectif. L’idée de départ, c’était de lancer le label.

Peux-tu nous parler de ton morceau « Feel This » ?

Ugly Tony : Quand j’ai bouclé At Nightfall, j’ai commencé à bosser pour Sick Digger, et j’avais le projet de faire un EP avec un seul MC. J’avais plusieurs noms en tête, et j’ai choisi Phil The Agony. Il était chaud. On a fait 4 ou 5 morceaux, et le projet a avorté. Plus on avançait, moins on s’entendait. J’ai fini par abandonner. Mais j’ai gardé les morceaux ! Ils apparaitront sur Time Flies, mon projet perso à venir. Dessus il y aura aussi Marv Won, The Left, Journalist, Sean Boog, The AbSoul Jah… Le morceau « Feel This » est assez représentatif du délire de l’album.

Pourquoi travailles-tu aussi peu avec les rappeurs français?

Ugly Tony : Sur At Nightfall, j’avais contacté des français, mais ça ne faisait pas. Les gens ne tenaient pas leurs engagements donc j’ai laché l’affaire. A l’heure actuelle, il y a de bons rappeurs en France, mais le rap américain c’est plus ma came. Ils ont ça dans le sang, tout va beaucoup plus vite. J’aime beaucoup le flow des rappeurs anglais aussi. Le flow prend une autre dimension.

Qu’écoutes-tu en ce moment ?

Ugly Tony : J’écoute assez peu de nouveautés en ce moment. Pas mal de son de Détroit : Jay Dee, Slum Village… Pas plus tard qu’hier j’écoutais de vieux morceaux de Busta Rhymes. Le « Extinction Level Event » produit par Nottz est vraiment mortel.

Et dans d’autres styles ?

Ugly Tony : Superstramp, Genenis, Alan Parsons… et Sébastien Tellier! J’ai bien aimé son album Sexuality.

Au fait, on a vu que tu allais sortir un album avec AbSoul Jah…

Ugly Tony : Il y a une bonne alchimie entre nous, je lui avais déjà filé quelques instrus pour ses projets persos. Comme le rythme de travail était bon, on s’est dit que ça pouvait être bien de faire quelque chose ensemble.  En fait à l’heure d’aujourd’hui, le projet est bouclé. J’ai fait tous les beats, et il n’y a aucun featuring. Cela s’appelera The Autor Illustrates. Tout est enregistré et mixé. Il reste encore la phase un peu chiante de la préparation des vidéos, de la promo… Le projet s’étale sur plusieurs années. Il y a un peu de tout dessus, mais il est très cohérent. Et comme je te disais, je prépare mon projet perso Time Flies ! Il sera à peu près construit sur le même mode que At Nightfall, sauf qu’il y aura moins de titres, 14 morceaux, et un seul rappeur par track. Ça va sonner différemment, avec des samples des années fin 70 et années 80.

 

Propos recueillis par Paul Muselet